Mexico, reportage — Alors que la Coupe du monde de football doit débuter le 11 juin dans la capitale mexicaine, la fête promise par les autorités se heurte à une contestation grandissante. Sous les slogans anti-Fifa et les fresques éphémères, des collectifs d'habitants dénoncent un « nettoyage social », des expulsions et un accaparement des ressources en eau par les grands partenaires privés de l'événement, en particulier Coca-Cola et le groupe Televisa, propriétaire du stade Banorte.
Des matchs de rue contre la « touristification »
Devant l'esplanade rénovée du stade Banorte, dans le sud de Mexico, des dizaines de militants ont improvisé un match de football sur un terrain peint à la hâte, entre des graffitis « Anti-Fifa ». Avec un mégaphone, une commentatrice a baptisé les deux camps : « l'équipe contre la touristification » et « l'équipe contre les expulsions ». Le collectif Action communautaire de Santa Úrsula Coapa, quartier limitrophe du stade, organise ces rassemblements pour alerter sur les conséquences du Mondial. « Nous sommes des communautés en résistance », explique Natalia Laratrejo, coordinatrice du groupe.
Coca-Cola et Televisa au cœur des critiques
La marque américaine de soda, partenaire officiel de la Coupe du monde, est devenue l'un des principaux symboles du mécontentement. « L'eau est une des principales inquiétudes, donc on met des messages contre le pillage de Coca-Cola, qui a une concession d'eau souterraine pas loin d'ici », précise Natalia Laratrejo. La société Televisa, qui détient la majorité du stade Banorte, exploite également un puits de 350 mètres de profondeur dans l'enceinte même du stade. Si un accord avec le gouvernement local prévoit de reverser une partie de l'eau aux riverains, ces derniers s'inquiètent de l'assèchement de leurs propres puits.
Des besoins en eau colossaux
Sur un banc, deux habitantes de Santa Úrsula Coapa, Guadalupe Castillo et María Estela Pérez, font les comptes. « Mettons qu'il y ait 100 000 personnes dans le stade, qu'on multiplie par 4 litres d'une chasse d'eau. Ça fait 400 000 litres par événement ! » En ajoutant l'entretien de la pelouse et d'autres usages, les besoins du stade pourraient dépasser 2 millions de litres par match, soit près de la consommation journalière des 11 000 habitants du quartier. « C'est la réalité de vivre près de ce monstre capitaliste », résume Guadalupe Castillo.
Une pénurie d'eau déjà criante
Selon les données du Congrès international de la durabilité, 83 % des 132 millions de Mexicains subiraient des coupures d'eau à répétition. Les deux voisines expliquent recevoir suffisamment d'eau pour le moment, mais leur municipalité les aurait averties d'une réduction de l'approvisionnement à partir d'octobre. Victor, 30 ans, confie que l'eau lui manque souvent et que les points d'approvisionnement se font rares.
Expulsions et flambée des loyers
Au-delà de l'eau, c'est le logement qui est au centre des inquiétudes. Avec 5 millions de touristes attendus à Mexico, Airbnb et d'autres plateformes de location courte durée ont massivement transformé le marché immobilier. « Tout devient trop cher », témoignent des habitants. Des familles seraient poussées à quitter leur quartier, un phénomène que les militants qualifient de « nettoyage social ».
Un contre-récit artistique mais réprimé
Pour répondre à ce qu'ils appellent un « nettoyage visuel et social », les collectifs utilisent l'art et les symboles locaux. Une trentaine de participants a composé une fresque destinée à être exposée devant le stade quelques jours avant le début du Mondial. Mais ces affichages sont souvent retirés en moins de 24 heures par la police, selon les militants. « On observe un processus de nettoyage visuel et social, alors on apporte un contre-récit », insiste Natalia Laratrejo.
Un Mondial sous tension
La Coupe du monde 2026, organisée conjointement par le Mexique, les États-Unis et le Canada, doit se dérouler dans seize villes hôtes. Mexico accueillera le match d'ouverture le 11 juin avec l'affiche Mexique-Afrique du Sud. Le gouvernement local affiche un slogan optimiste — « Le ballon rentre à la maison » — sur tous les lampadaires, mais la réalité des quartiers populaires raconte une tout autre histoire. Alors que les projecteurs se braquent sur le stade Banorte, les « capitalinos » de Santa Úrsula Coapa peignent, jouent au foot et manifestent pour que leurs voix ne soient pas étouffées par le bruit des célébrations.