Une destination qui n’existe pas, mais que les croisiéristes visitent
Située à environ 600 kilomètres des côtes de l’Afrique de l’Ouest, là où l’équateur croise le méridien de Greenwich, Null Island n’est qu’un point sur les écrans. Pourtant, des navires de croisière y font régulièrement escale pour amuser leurs passagers. « Il n’y a rien là-bas. Mais pour beaucoup ce fut un des moments forts de la croisière », témoigne Russell Lee, un touriste, dans un reportage consacré à ce lieu fantôme.
Ce paradoxe fascine les voyageurs. Un passager résume le sentiment général : « Il n’y a rien là-bas. » L’attraction ? Le passage au point (0,0), le seul endroit sur Terre où les deux grands cercles de référence se rencontrent. Une manière de toucher du doigt, ou plutôt du regard, l’abstraction mathématique des coordonnées géographiques.
Une blague de géomaticiens devenue phénomène viral
Null Island n’a jamais été une île. C’est une plaisanterie née en 2008 dans le cercle fermé des professionnels de la géospatiale. À l’époque, les systèmes de localisation enregistraient massivement des données à ce point d’origine par défaut lorsque le capteur GPS était désactivé. Les données errantes s’accumulaient donc au (0,0). Pour se moquer de cette anomalie, les experts ont imaginé une île baptisée « Null » – un nom qui, en informatique, signifie « vide » ou « nul ».
En 2010, la blague a pris une dimension visuelle. Mike Migurski, spécialiste des données géospatiales, a dessiné une forme d’œuf de Pâques (ou « Easter egg », clin d’œil aux secrets cachés dans les jeux vidéo) pour représenter l’île, s’inspirant du célèbre jeu « Myst ». Peu après, le développeur Steve Pellegrin a créé un site web humoristique qui décrit Null Island comme une véritable nation : drapeau, histoire, économie, et même une langue locale baptisée le « Nullish ».
De Twitter aux vidéos YouTube, l’île fantôme conquiert le web
Avec la diffusion sur Twitter, les forums et YouTube, le mythe a grandi. Les internautes les plus curieux ont cherché à réserver une « escapade vers l’île décrite comme “nulle part sur Terre” ». Les compagnies de croisière, flairant la tendance, ont intégré ce passage dans leurs itinéraires, souvent comme une étape symbolique au milieu de l’océan.
La réalité renforce l’illusion : à l’emplacement exact des coordonnées (0,0) flotte une bouée d’observation météorologique surnommée « Soul ». Elle est le seul objet physique présent sur place, mais suffit à ancrer un peu plus le mythe dans le réel.
Un phénomène qui interroge notre rapport aux cartes
« Null Island est la preuve que les cartes ne sont pas infaillibles », analyse Levente Juhász, professeur d’analyse géospatiale à l’université de Floride. « Les gens ont tendance à faire confiance aux cartes. Dès qu’on place un endroit sur une carte, cela devient réel. » Comme le cercle arctique ou l’équateur, Null Island capte l’imagination des voyageurs, transformant une abstraction mathématique en destination touristique.
L’attrait pour ce lieu inexistant pose aussi des questions sur la frontière entre fiction et réalité dans le tourisme contemporain. Alors que les compagnies multiplient les escales virtuelles, certains spécialistes s’interrogent : jusqu’où cette quête de l’absurde mènera-t-elle les voyageurs ?
Un mirage qui rappelle d’autres inventions cartographiques
Null Island n’est pas un cas isolé. En novembre 2022, le Listenbourg – un pays fictif imaginé sur les réseaux sociaux, placé à l’ouest du Portugal et de l’Espagne – a connu un buzz similaire, sans jamais déboucher sur de vraies visites. Mais Null Island, elle, reçoit physiquement des navires. Son succès repose sur la combinaison d’une blague de spécialistes, d’une viralité numérique et d’une industrie touristique en quête de nouveautés.
Sur le plan strictement géographique, il n’y a rien à voir que l’océan. Mais pour les passagers, le simple fait de se tenir au point (0,0) suffit à faire de cette « escale » un souvenir inoubliable.