L'Égypte, premier producteur africain de poissons d'élevage avec près de 2 millions de tonnes par an, s'apprête à conquérir le marché européen. Fin avril, l'Autorité nationale égyptienne de sécurité sanitaire des aliments (NFSA) a annoncé que l'Union européenne approuvait désormais l'importation de poissons et crustacés d'élevage égyptiens. Cette décision, qui intervient alors que le secteur aquacole pèse 3,5 milliards de dollars dans le pays, marque une étape stratégique pour une filière en pleine expansion.

Une industrie clé pour l'économie égyptienne

L'aquaculture égyptienne s'est développée il y a une trentaine d'années, principalement dans le delta du Nil, notamment dans le gouvernorat de Kafr el-Sheikh, une région marécageuse peu propice à l'agriculture. Aujourd'hui, 80 % des poissons consommés en Égypte proviennent de l'élevage, et cette production représente 25 % de l'apport en protéines des ménages. Le secteur emploie 300 000 personnes et, selon l'organisation WorldFish, a permis à 260 000 Égyptiens de sortir de la pauvreté. L'essentiel de la production repose sur le tilapia, une espèce résistante qui compose les deux tiers des volumes.

Dans une ferme piscicole de Kafr el-Sheikh, une récolte matinale a permis de remonter environ 20 tonnes de poissons, mêlant tilapias, mulets, carpes et poissons-chats. Vendus entre 1 et 2 euros le kilo, ces poissons génèrent des revenus substantiels pour les familles, malgré les coûts d'alimentation et d'entretien des bassins. Les poissons sont triés, mis en caisses de 25 kilos, puis chargés dans des camions réfrigérés à destination des marchés du pays.

Des méthodes de production controversées

Mais cette réussite économique repose sur des pratiques qui interrogent. Dans les écloseries, des millions d'alevins de tilapia sont produits dans des bassins en pierre sous serre. Pour répondre à la demande, les producteurs ont recours à des hormones – notamment de la testostérone – pour modifier le sexe des poissons. Cette technique vise à privilégier les mâles, qui grossissent plus vite que les femelles, augmentant ainsi les rendements. L'utilisation d'hormones dans l'alimentation des poissons n'est pas spécifique à l'Égypte, mais elle y est massivement employée sans contrôle systématique.

Les autorités égyptiennes et européennes assurent que les produits exportés respectent les normes sanitaires. Cependant, des doutes persistent sur les résidus hormonaux potentiels dans la chair des poissons, ainsi que sur l'impact environnemental des rejets des fermes piscicoles. Les eaux chargées en nutriments et en produits chimiques issus de l'élevage intensif polluent les canaux du delta et affectent les écosystèmes locaux.

Un marché européen prometteur mais exigeant

L'approbation de l'UE ouvre de nouvelles perspectives pour l'aquaculture égyptienne, qui cherche à diversifier ses débouchés face à la crise économique et à l'inflation qui frappent le pays. Les exportations vers l'Europe pourraient permettre d'augmenter les marges des producteurs, mais elles imposeront aussi des standards de traçabilité et de qualité plus stricts. Selon la NFSA, les produits aquacoles égyptiens seront soumis aux mêmes contrôles que ceux des autres pays tiers.

Des experts appellent à une vigilance accrue. Les ONG environnementales et des associations de consommateurs pourraient exiger des garanties sur l'absence de résidus hormonaux et sur la durabilité des méthodes d'élevage. L'Égypte, qui compte déjà parmi les dix premiers producteurs mondiaux de poissons d'élevage, devra concilier impératifs commerciaux et exigences sanitaires pour pérenniser son accès au marché européen.

Des défis environnementaux et sociaux

Au-delà des hormones, l'aquaculture intensive dans le delta du Nil soulève d'autres problèmes. Les fermes piscicoles modifient les paysages, assèchent des zones humides et consomment des ressources en eau douce dans une région déjà en stress hydrique. Les travailleurs, souvent précaires, effectuent des tâches pénibles dans des conditions difficiles, comme en témoigne la récolte sous le soleil de Kafr el-Sheikh.

L'enthousiasme suscité par l'ouverture du marché européen ne doit pas occulter ces réalités. Alors que l'Égypte mise sur l'aquaculture pour renforcer sa sécurité alimentaire et ses exportations, les choix techniques d'aujourd'hui auront des conséquences durables sur la santé publique et l'environnement.