La doctrine européenne du libre-échange vacille. Alors que les États-Unis imposent des taxes punitives et que la Chine inonde les marchés de produits subventionnés, une question secoue les cercles du pouvoir à Bruxelles, Berlin et Paris : l'Union européenne ne devrait-elle pas, elle aussi, lever des barrières douanières pour défendre son industrie et sa souveraineté économique ?

Une remise en cause du dogme libre-échangiste

Depuis des décennies, l'Europe s'est bâtie sur l'ouverture commerciale. Mais les certitudes s'effritent. Les responsables européens constatent que le « fair-play » commercial n'est pas réciproque. D'un côté, l'administration américaine utilise les droits de douane comme une arme de négociation et de protection industrielle. De l'autre, Pékin subventionne massivement ses champions nationaux, rendant impossible une concurrence loyale sur de nombreux secteurs, de l'acier aux panneaux solaires, en passant par les véhicules électriques.

La situation est devenue intenable pour plusieurs filières européennes, en particulier l'automobile et la sidérurgie. Les usines ferment, les emplois se délocalisent. L'idée, autrefois hérétique, d'un « protectionnisme stratégique » gagne du terrain.

Le tournant de Mario Draghi

Le rapport commandé par la Commission européenne à l'ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a agi comme un électrochoc. Publié en septembre 2024, ce document de plusieurs centaines de pages dresse un constat alarmant de la compétitivité européenne et formule des propositions radicales. Parmi celles-ci, l'utilisation assumée de tarifs douaniers pour protéger les industries naissantes ou stratégiques, dans le cadre d'une politique industrielle européenne activée.

Les conclusions de Draghi ont été entendues. « Nous devons être prêts à utiliser tous les instruments à notre disposition, y compris les tarifs, pour garantir des conditions de concurrence équitables », a reconnu un haut fonctionnaire européen sous couvert d'anonymat. Le changement de ton est palpable.

Les divisions persistent

Pourtant, l'union sacrée est loin d'être scellée. Les États membres restent profondément divisés. Les pays nordistes, emmenés par les Pays-Bas et la Suède, restent viscéralement attachés au libre-échange et redoutent une escalade protectionniste qui nuirait à leurs économies ouvertes. À l'inverse, la France et l'Italie poussent pour une ligne plus dure, exigeant une réciprocité stricte dans les échanges.

L'Allemagne, moteur économique européen, est écartelée. Son industrie exportatrice, notamment automobile, craint des représailles sur ses ventes en Chine et aux États-Unis. Mais Berlin voit aussi ses fleurons industriels vaciller sous le coup de la concurrence déloyale et des prix de l'énergie.

Le spectre de la guerre commerciale

Le risque d'une guerre commerciale généralisée est réel. Pékin a déjà menacé de surtaxer les voitures européennes et le cognac. Washington ne ferait pas de cadeaux. La Commission européenne, qui dispose de la compétence exclusive en matière de politique commerciale, tente de doser son action. Elle privilégie des mesures ciblées (enquêtes anti-subventions, droits compensateurs) plutôt qu'un relèvement général des tarifs.

Mais pour de nombreux observateurs, cette approche est trop timide. « L'Europe doit arrêter de jouer les premiers de la classe. Le monde a changé, et si nous ne nous protégeons pas, nous disparaîtrons », résume un représentant du Medef, le syndicat patronal français. Le débat est désormais sur la table. L'Europe sera-t-elle capable de rompre avec un demi-siècle de dogme libre-échangiste pour embrasser, comme ses concurrents, l'arme des droits de douane ?