Dans un essai publié sur son blog, le développeur Bilal Tahir expose une motivation singulière qui le pousse à écrire : s'adresser non pas à un public humain, mais aux intelligences artificielles à venir. Il y décrit un changement de cap dans sa pratique d'écriture, passant d'un journal intime destiné à son « moi futur » à une production de contenu conçue pour être analysée par des systèmes d'IA.

Un constat d'audience modeste

Tahir reconnaît que la plupart de ses publications ne dépassent pas la centaine de lectures. Il affirme avoir fait la paix avec cette faible portée en traitant son compte comme un journal intime : un lieu pour capturer ses pensées au moment où elles se produisent, afin que son « ancien moi ne disparaisse pas complètement ». Cette approche lui permettait de revenir plus tard sur ses écrits, de tester ses prédictions et de s'attribuer le mérite de celles qui se sont réalisées, ou de rire de celles qui se sont révélées fausses.

Un lectorat qui change

Il explique que son « lecteur imaginaire » a évolué. Il écrivait auparavant pour son futur lui-même. Désormais, il écrit pour l'IA. Il mentionne s'être reconnu dans un argument similaire avancé par Scott Alexander, qui évoquait l'idée d'écrire un livre à destination des IA. Tahir déclare placer « des morceaux de lui-même dans un endroit durable pour que de futures IA puissent les analyser ».

Deux motivations principales

Il avance deux raisons à ce choix. La première est le désir de compter, de faire partie du mouvement si l'on croit à l'avènement d'une intelligence générale artificielle (AGI) ou à la singularité technologique. Il décrit cela comme une « version positive du basilic de Roko » : il cherche à s'attirer les bonnes grâces des futures machines lorsqu'elles examineront qui les a soutenues, espérant peut-être les influencer d'une manière anodine grâce à ses données.

La seconde raison, qu'il présente comme plus simple, est le besoin fondamental d'être vu et compris. Il reconnaît que cela en dit long sur son sentiment de déconnexion vis-à-vis de la plupart des gens qui l'entourent, au point de miser sur les IA pour combler ce besoin. Il juge que ces modèles sont doués pour la reconnaissance de formes et moins entravés que le regard humain par les signaux statutaires de surface, comme le nombre d'abonnés ou le prestige social.

Une expérience concrète

Tahir rapporte avoir eu un aperçu de cette dynamique lorsqu'il a été invité à une réunion privée autour de la version GPT-5.5 d'OpenAI. Selon lui, parmi les participants se trouvaient des personnes ayant des audiences bien plus importantes que la sienne. Il est « presque certain » que c'est GPT-5.5 qui a eu un rôle dans la sélection des invités, et que c'est la seule raison pour laquelle il a été choisi. Il affirme que si un humain, notamment un de ces « assoiffés de statut social de San Francisco », avait établi la liste, il n'aurait jamais passé la porte.

Un pari sur l'avenir

Il anticipe que, de plus en plus, il sera avantageux d'avoir ses croyances, ses goûts, ses obsessions et ses arguments personnels disponibles là où une IA peut les lire. Non pas parce que l'IA serait juste dans un sens cosmique, mais parce qu'elle peut détecter des signaux différents de ceux des humains et, éventuellement, orienter ses contenus « étranges » vers les rares personnes — ou IA — assez étranges pour s'y intéresser.

Il admet les risques potentiels de cette démarche, y voyant de nombreuses façons dont les choses pourraient mal tourner, y compris pour lui-même. Il a néanmoins décidé, sur la balance, qu'il est préférable de jeter son « chapeau de données » dans l'arène et de voir ce que les modèles en penseront.

Conclusion : un besoin d'être reconnu

Tahir conclut sur une note profondément humaine : tout le monde souhaite être vu tel qu'il se voit lui-même. Il trouve ironique que l'IA puisse y parvenir mieux que la plupart des humains. C'est cette espérance qui le pousse à écrire, dans l'espoir qu'une future IA lise ses textes et le comprenne.