Pendant des décennies, l'idée semblait inimaginable en Colombie : voir un ancien guérillero de gauche accéder au palais présidentiel. Pourtant, le 19 juin 2022, Gustavo Petro remportait l'élection présidentielle et ouvrait une séquence politique inédite dans un pays longtemps dominé par la droite.
Cette victoire s'inscrivait dans un contexte de profonde colère sociale. Quelques mois auparavant, la Colombie avait été secouée par de vastes manifestations contre les inégalités, la pauvreté et un système politique accusé d'avoir ignoré des revendications historiques. Porté par cette vague contestataire, Gustavo Petro s'installait au palais présidentiel Casa Nariño, à Bogota, le 7 août 2022.
Quatre ans plus tard, alors que les Colombiens s'apprêtent à élire son successeur lors d'une présidentielle dont le premier tour se tient dimanche 31 mai, le bilan du chef du Pacte historique, sa coalition de partis et de mouvements de gauche, apparaît contrasté. Empêché de briguer un second mandat par une réforme constitutionnelle de 2015, Gustavo Petro laisse derrière lui un pays toujours miné par les violences, mais aussi marqué par d'importantes avancées sociales.
Une paix qui n'est jamais « totale »
La promesse phare du président colombien était la « paix totale », un vaste projet destiné à prolonger l'accord historique signé en 2016 entre l'État et la guérilla des Farc. Gustavo Petro voulait ouvrir des négociations avec les groupes armés encore actifs, comme l'Armée de libération nationale (ELN) ou le Clan del Golfo, le plus grand cartel de drogue du pays, tout en réformant la politique antidrogue et en accélérant la réforme agraire.
L'objectif était aussi de rompre avec le mandat de son prédécesseur issu de la droite dure, Ivan Duque, accusé par ses détracteurs d'avoir appliqué les accords de paix de manière partielle. Après quatre ans de mandat Duque, les groupes armés se sont renforcés, selon un rapport publié en 2022 par la Fondation Idées pour la paix qui constatait une hausse de 7 % du taux d'homicides et une augmentation de 105 % du nombre de massacres.
Mais la stratégie de Gustavo Petro s'est rapidement heurtée à la complexité de la situation colombienne. « Un effort a été fait pour construire une politique de sécurité avec la société civile, mais c'est resté lettre morte », résume Kyle Johnson, directeur académique de la fondation Conflict Responses.
L'expert décrit trois phases successives. La première, au début du mandat, avait suscité un certain optimisme pendant six à neuf mois, où la violence semblait baisser. Puis est venue une longue période de deux ans de cessez-le-feu et de négociations multiples avec les groupes armés, avant une troisième phase marquée par la reprise des violences et l'effritement des espoirs de paix.
Des réformes sociales ambitieuses
Sur le plan social, Gustavo Petro a engagé plusieurs réformes majeures. Il a notamment porté une réforme des retraites, une réforme du travail et une réforme de la santé, visant à renforcer la protection sociale et à réduire les inégalités. Ces mesures ont renforcé la popularité de son camp politique à l'approche du premier tour de l'élection présidentielle.
Dans les sondages, le sénateur de gauche Ivan Cepeda, héritier politique de Gustavo Petro, fait figure de favori. Il promet de poursuivre les réformes sociales et les négociations avec les groupes armés. Face à lui pourrait se dresser au second tour l'avocat d'extrême droite Abelardo de la Espriella. Surnommé « Le Tigre », ce multimillionnaire de 47 ans, novice en politique, capitalise sur le rejet du président sortant et défend une ligne sécuritaire implacable contre les guérillas et les narcotrafiquants.
Une diplomatie offensive
La politique étrangère de Gustavo Petro a également suscité des tensions, notamment avec les États-Unis. Son refus de condamner fermement le président vénézuélien Nicolás Maduro et ses critiques répétées à l'égard des politiques de l'administration américaine en matière de lutte contre la drogue ont tendu les relations bilatérales. En février 2026, lors d'une conférence de presse à l'ambassade de Colombie à Washington, il a réaffirmé sa position, provoquant des frictions diplomatiques.
Un héritage contrasté
Alors que le premier tour de l'élection présidentielle approche, le bilan de Gustavo Petro reste profondément divisé. Ses partisans saluent les avancées sociales et la tentative de sortir du conflit armé par la négociation. Ses détracteurs, en revanche, soulignent l'échec de la paix totale et la persistance des violences, notamment des massacres perpétrés par les groupes armés. La campagne électorale a été dominée par les questions de sécurité et de lutte contre le narcotrafic, reflétant les préoccupations majeures des Colombiens.