Un phénomène musical sous tension

Saint Levant, de son vrai nom non divulgué, est devenu en quelques années une figure incontournable de la scène pop arabe. Son nom, un jeu de mots avec la marque de luxe Saint Laurent, rend hommage à la région du Levant. Mais si le chanteur rassemble des millions d’auditeurs à travers le monde, il est aussi la cible de vives critiques, notamment en raison du contexte de guerre et de destruction qui frappe sa région natale, la bande de Gaza.

Des débuts viraux sur les réseaux sociaux

C’est fin 2022 que le grand public découvre Saint Levant, alors âgé de 22 ans, via une vidéo devenue virale sur TikTok. On y voit le jeune homme, vêtu d’un débardeur blanc et d’un pantalon marron, une chaîne en or autour du cou et un tatouage encerclant son bras gauche. Il rappe d’abord en anglais, déclarant à la femme qu’il courtise « qu’il n’est pas toxique, mais brisé, bébé ». Puis il passe à l’arabe, au français, puis de nouveau à l’anglais. Dans un registre à la fois tendre et provocateur, il lui demande d’embrasser sa grand-mère et son frère, puis avoue vouloir la faire crier assez fort pour que les voisins l’entendent. « Lover boy Levant est de retour dans la place », lance-t-il. Ce mélange des langues et ce ton décomplexé sur les relations amoureuses, inhabituel dans la musique arabe traditionnellement plus pudique, ont rapidement séduit une jeunesse en quête de modernité.

Une icône controversée

Pour ses admirateurs, Saint Levant incarne une fierté culturelle renouvelée. Dans un contexte où la cause palestinienne est souvent réduite à des images de souffrance, il offre une représentation joyeuse et vivante de la culture arabe. Ses concerts attirent des foules enthousiastes, et sa musique est partagée massivement sur les plateformes sociales. En juillet 2025, il se produisait aux Francofolies de Paris, témoignant de son rayonnement international.

Mais cette popularité suscite un rejet tout aussi fort. Ses détracteurs estiment qu’il est inapproprié de produire une pop légère et romantique alors que Gaza est dévastée par la guerre. Comment faire la fête et chanter l’amour quand des milliers de Palestiniens sont tués, quand les écoles et les mosquées sont en ruines ? Cette opposition s’exprime dans les commentaires en ligne et dans certains médias, qui l’accusent de servir une « pop de guerre », voire de détourner l’attention des vraies souffrances. Le chanteur lui-même n’a pas répondu publiquement à ces critiques, mais ses partisans soulignent qu’il ne nie jamais ses origines : ses chansons, même les plus légères, portent la marque de son identité palestinienne.

Un parcours personnel façonné par l’exil

Saint Levant est né à Gaza, mais il a grandi entre la France, les États-Unis et d’autres pays du Moyen-Orient, un parcours qui explique son multilinguisme et son ouverture culturelle. Cette jeunesse cosmopolite nourrit sa musique, où se mêlent rythmes orientaux, pop occidentale et influences du rap. Il se décrit lui-même comme un « lover boy », mais aussi comme un artiste portant le poids de l’histoire de son peuple.

Un équilibre fragile

La double réception de Saint Levant illustre les fractures plus larges au sein des communautés arabes et palestiniennes. Faut-il, en période de guerre, privilégier la résistance politique ou le droit à la joie et à l’expression artistique ? Le phénomène Saint Levant ne tranche pas ce débat : il l’incarne. Alors que la guerre se poursuit et que les bilans humains s’alourdissent, sa musique continue de diviser. Mais une chose est certaine : il est devenu, malgré lui, le symbole des contradictions de son époque.