Deux ans après les faits, une enquête de plusieurs mois menée par deux rédactions françaises a permis d'identifier le gendarme à l'origine du tir qui a failli coûter la vie à Serge Duteil Graziani, le 25 mars 2023, lors de la manifestation contre les bassines de retenue d'eau à Sainte-Soline (Deux-Sèvres). Le militaire, prénommé Arnaud et dont le nom de famille commence par la lettre F., a reconnu avoir tiré avec un lanceur de balle de défense (LBD), affirmant ne pas avoir conscience, sur le moment, des conséquences de son geste.
Alors que l'Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) et la justice s'étaient déclarées incapables d'identifier précisément le tireur, les journalistes sont parvenus à remonter jusqu'à lui en croisant des témoignages, des vidéos, des photographies et des documents internes. Le parquet de Poitiers, qui avait ouvert une enquête pour violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique, n'avait pas abouti à une identification formelle. Les investigations menées par les deux médias ont comblé ce vide.
Un tir pendant une phase de repli
Les faits se sont produits en fin de matinée, alors que les manifestants quittaient les abords du chantier des mégabassines, sous les tirs de LBD et de grenades des forces de l'ordre. Serge Duteil Graziani, militant pacifiste de 67 ans, a été touché à la tête par un projectile. Il a été plongé dans un coma artificiel avant de survivre, mais conserve de lourdes séquelles.
Les journalistes ont pu établir qu'à ce moment-là, le gendarme Arnaud F. se trouvait sur une ligne de tirs située à environ 80 mètres du militant. Il avait déjà déchargé plusieurs projectiles au cours de la matinée. Interrogé par les deux rédactions, le militaire a reconnu avoir tiré « trop de coups » et avoir perdu le fil de ses tirs. Il a également indiqué qu'il n'avait pas été informé des consignes individuelles de tir à respecter ce jour-là. Son avocat n'a pas souhaité faire de commentaire.
Un gendarme mis en examen
Selon des sources concordantes, Arnaud F. a été mis en examen dans le cadre de l'enquête judiciaire, mais aucune information n'avait filtré publiquement jusqu'à la publication de l'enquête des deux rédactions. Cette mise en examen intervient après l'audition du militaire par les enquêteurs, qui l'avaient déjà identifié grâce à son matricule, sans que cette information ne soit rendue publique. Le parquet de Poitiers n'a pas confirmé officiellement cette mise en examen, mais plusieurs sources proches du dossier la tiennent pour avérée.
Les contradictions de l'IGGN mises en lumière
L'enquête journalistique souligne le contraste entre la célérité des rédactions et l'échec de l'IGGN, pourtant saisie de l'affaire dès le lendemain des faits. Le rapport de l'Inspection générale, remis en juin 2023, concluait qu'« aucun élément ne permettait d'identifier formellement l'unité ou l'agent qui aurait fait usage de son arme de manière non conforme ». Pourtant, les journalistes ont pu, à partir des mêmes images et de documents internes, retrouver le peloton et le gendarme impliqués.
Des sources proches de la gendarmerie estiment que l'IGGN a manqué de moyens et de volonté pour identifier le tireur, tandis que le parquet n'a pas sollicité d'expertises balistiques approfondies ni de rapprochements entre les tirs et l'identité des gendarmes présents. Les deux rédactions ont dû consulter plus de 200 vidéos, analyser les angles de tir et interroger plusieurs témoins directs pour reconstituer la chronologie exacte.
Une pratique d'enquête contestée
Le recours aux techniques de vérification d'images (open source intelligence) par les deux médias a été critiqué par certains syndicats de gendarmerie, qui y voient un « travail de police parallèle ». Mais les journalistes rétorquent que leur travail relève de l'investigation classique, rendue nécessaire par l'absence d'avancée judiciaire et administrative. Ils rappellent que l'enquête a été menée dans le respect des règles déontologiques, avec un recours aux sources et aux documents vérifiés.
La famille de Serge Duteil Graziani, par la voix de son avocat, a salué « un travail minutieux et indispensable », et espère que cette identification permettra d'avancer vers la vérité judiciaire. Le parquet de Poitiers n'a pas commenté les révélations des journalistes, mais une source judiciaire a indiqué qu'une nouvelle audition du gendarme mis en cause pourrait être programmée dans les semaines à venir.
Un dossier politique sensible
La manifestation de Sainte-Soline, qui avait rassemblé plusieurs milliers de personnes contre le projet de réserves d'eau destinées à l'irrigation agricole, avait donné lieu à de violents affrontements avec les forces de l'ordre. Le parquet de Poitiers avait ouvert deux enquêtes : l'une pour violences volontaires sur personne dépositaire de l'autorité publique, visant des manifestants, et l'autre pour violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique, visant des gendarmes. C'est dans le cadre de cette seconde enquête qu'Arnaud F. a été identifié par les journalistes.
Des élus locaux et des associations de défense de l'environnement ont réclamé la transparence sur les violences policières commises lors de cette manifestation. Le gouvernement, de son côté, a jusqu'à présent estimé que le maintien de l'ordre avait été exercé dans le respect des règles, tout en reconnaissant qu'un tir de LBD pouvait, dans certaines circonstances, dégénérer. L'identification du gendarme relance le débat sur l'usage des armes dites intermédiaires lors des manifestations.
Les suites judiciaires attendues
La mise en examen d'Arnaud F. pour violences volontaires avec arme par personne dépositaire de l'autorité publique pourrait déboucher sur un procès correctionnel. L'audience n'est pas encore fixée. Le militaire, qui a été laissé libre sous contrôle judiciaire, encourt jusqu'à sept ans d'emprisonnement et 100 000 euros d'amende.
Le dossier est désormais au cœur d'une bataille procédurale. La défense du gendarme pourrait contester la régularité de l'enquête menée par les journalistes, arguant d'une violation du secret de l'instruction. Mais les deux rédactions affirment n'avoir eu accès à aucune pièce de la procédure judiciaire, et avoir travaillé uniquement à partir de sources ouvertes et de témoignages.
Quoi qu'il en soit, cette enquête journalistique constitue un précédent dans l'histoire récente du maintien de l'ordre en France : pour la première fois, des rédactions parviennent à identifier un tireur de LBD que l'inspection générale et la justice n'avaient pas réussi à faire sortir de l'anonymat. Elle relance les questions sur l'efficacité des contrôles internes et sur la transparence des forces de l'ordre.