Six pays de l’Union européenne, menés par la Pologne et la République tchèque, ont officiellement demandé à la Commission européenne de renforcer la protection de leur industrie lourde contre le coût croissant du carbone. Dans une lettre commune, ces États membres plaident pour une augmentation du nombre de quotas d’émission gratuits alloués dans le cadre du système d’échange de quotas d’émission (ETS), afin d’éviter une désindustrialisation liée aux crises mondiales actuelles et à la flambée des prix de l’énergie.
Les signataires de l’appel Outre Varsovie et Prague, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie et la Bulgarie ont également cosigné la demande. Ces pays estiment que le durcissement des objectifs climatiques européens, combiné à la hausse des coûts énergétiques et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement, met en péril la compétitivité de secteurs clés tels que la sidérurgie, la chimie et la cimenterie. Ils soulignent que leurs industries subissent une pression disproportionnée par rapport à celles d’autres régions du monde, où les réglementations carbone sont moins contraignantes.
La réforme du marché carbone en toile de fond La lettre intervient alors que l’UE est en train de mettre en œuvre une réforme majeure de son marché du carbone, adoptée en 2023, qui prévoit une réduction progressive des quotas gratuits pour les industriels. À partir de 2026, ces allocations gratuites doivent être supprimées pour certains secteurs, en parallèle de la mise en place d’un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) visant à protéger les producteurs européens face à la concurrence étrangère. Les six pays estiment que ce calendrier est trop rapide et qu’il faut accorder plus de temps à leurs industries pour s’adapter, tout en maintenant un niveau élevé de soutien public.
Des arguments économiques et sociaux Dans leur courrier, les ministres de l’Industrie et de l’Environnement des six pays avancent que sans mesures correctives, les usines européennes risquent de délocaliser leur production vers des régions aux normes environnementales plus faibles, ce qui nuirait à l’objectif global de réduction des émissions et provoquerait des pertes d’emplois massives. Ils mettent en avant la nécessité de préserver la souveraineté industrielle de l’UE dans un contexte géopolitique tendu, marqué par la guerre en Ukraine et la hausse des prix du gaz et de l’électricité.
Réactions et prochaines étapes La Commission européenne n’a pas encore répondu officiellement à cette demande conjointe. Toutefois, des sources proches des discussions indiquent que Bruxelles pourrait proposer un assouplissement temporaire des règles, sous la forme d’un mécanisme de flexibilité, sans remettre en cause l’architecture globale de la réforme. Les six pays espèrent que leur initiative sera débattue lors du prochain Conseil européen consacré à la compétitivité industrielle, prévu dans les semaines à venir. En attendant, les secteurs concernés suivent de près l’évolution du prix du carbone, qui oscille autour de 70 euros la tonne, un niveau historiquement élevé qui alourdit leurs charges.
Le précédent polonais La Pologne, qui dépend encore fortement du charbon pour sa production d’électricité, s’est déjà opposée par le passé à la politique climatique européenne. En 2020, Varsovie avait obtenu un fonds de transition juste pour accompagner sa décarbonation. Cette nouvelle coalition, plus large, pourrait peser dans les négociations à venir sur l’ajustement du système ETS pour la période 2026-2030.
L’équilibre délicat entre climat et industrie Cet appel illustre la tension persistante entre les objectifs climatiques ambitieux de l’UE et la nécessité de maintenir une base industrielle compétitive. Les organisations environnementales critiquent régulièrement toute forme d’assouplissement du marché carbone, y voyant un frein aux investissements verts. À l’inverse, les industriels et certains États membres plaident pour une approche progressive, afin d’éviter des fermetures d’usines brutales. L’issue de cette demande pourrait donc influencer non seulement le rythme de la transition écologique en Europe, mais aussi sa capacité à conserver des filières stratégiques face aux États-Unis et à la Chine.