Le saxophoniste ténor Sonny Rollins, l’un des derniers géants du jazz, est décédé lundi à l’âge de 95 ans. Sa disparition marque la fin d’une époque pour un genre musical qu’il a contribué à définir pendant près de huit décennies.

Natif de New York, Rollins avait enregistré ses premiers titres en 1949, alors qu’il n’avait que 18 ans. Il a rapidement été reconnu comme un musicien d’exception, jouant aux côtés de figures légendaires telles que Charlie Parker, Miles Davis, Thelonious Monk, Coleman Hawkins et John Coltrane. Son jeu puissant et son intelligence musicale lui ont valu d’être considéré comme l’incarnation même du jazz. Le critique influent Francis Davis l’a décrit comme « peut-être le plus grand virtuose que le jazz ait jamais produit ».

Rollins était le dernier participant vivant de la célèbre photographie Harlem 1958, prise à l’invitation du magazine Esquire et qui réunissait cinquante-huit musiciens de jazz, de l’ère swing aux sommets du bebop. Cette image, sur laquelle figuraient Count Basie, Gene Krupa, Charles Mingus et Dizzy Gillespie, était devenue un instantané historique, capturant un moment où le rock and roll s’apprêtait à reléguer le jazz en périphérie de la culture populaire.

Un son à la fois accessible et révolutionnaire

Contrairement à de nombreuses compositions modernes du genre, les morceaux de Rollins étaient immédiatement mémorables. Parmi ses œuvres les plus célèbres figurent « Doxy », à la démarche chaloupée, « Oleo », syncopé et funky, et surtout « St. Thomas », un calypso inspiré par une berceuse caribéenne que sa mère lui chantait, elle-même dérivée d’une chanson folklorique anglaise du XVIIIe siècle. Ce titre illustrait le cosmopolitisme du jazz.

Ce qui distinguait Rollins était sa capacité à faire « swinguer » la musique, cette qualité rythmique essentielle qui entraîne l’auditeur. Le trompettiste Wynton Marsalis avait déclaré dans le documentaire Jazz de Ken Burns qu'« il pouvait jouer un solo en utilisant une seule note et faire swinguer si violemment qu’on n’y croyait pas ». Un exemple frappant en est le solo de « Sonnymoon for Two », enregistré en 1958 lors de A Night at the Village Vanguard, où Rollins démontrait qu’il n’avait besoin que d’une contrebasse et d’une batterie pour créer un groove irrésistible.

Un improvisateur audacieux et éclectique

Improvisateur hors pair, Rollins était un maître dans l’art de citer d’autres morceaux au cours d’un solo. Lorsqu’il s’emballait, il pouvait jouer pendant dix à vingt minutes d’affilée avec une intensité comparable à celle des guitaristes de heavy metal. En 1986, lors d’un concert filmé pour un documentaire, il s’était blessé au talon en sautant d’une scène pendant un solo non accompagné, avant de continuer à jouer allongé sur le dos.

Rollins affichait également un style non conventionnel, arborant une crête iroquoise dans les années 1960, bien avant que cette coupe ne devienne populaire. Il avait participé à l’album Tattoo You des Rolling Stones en 1981. Son solo sur le morceau « Neighbours » témoignait de sa capacité à maîtriser les idiomes rock avant de les emmener dans des directions plus surprenantes. Rollins s’est montré plutôt critique envers cet album, mais a raconté l’avoir entendu un jour dans un supermarché et avoir été intrigué par le travail de cuivres avant de réaliser qu’il s’écoutait lui-même.

Un héritage sans précédent

Avec la mort de Sonny Rollins, c’est un pan entier de l’histoire du jazz qui disparaît. Aucun musicien de jazz de son importance n’était plus en vie à la fin de sa carrière. Son influence sur des générations de saxophonistes et de jazzmen est considérable, et ses enregistrements continuent d’être étudiés et admirés pour leur virtuosité, leur swing et leur profondeur expressive.