Mesurer pour mieux dominer
Dans The Score: How to Stop Playing Someone Else’s Game, le philosophe C. Thi Nguyen explore une obsession contemporaine : la course aux scores. Qu’il s’agisse des algorithmes des réseaux sociaux, des classements universitaires ou des simples jeux de mots quotidiens, les systèmes de mesure envahissent nos existences. L’auteur démontre comment ces mécanismes, souvent conçus par d’autres, nous poussent à poursuivre des objectifs qui ne sont pas les nôtres, au détriment de nos aspirations authentiques.
L’essai, publié chez Allen Lane en janvier dernier, a été chroniqué par David Runciman dans les pages de la London Review of Books. Selon ce dernier, Nguyen met au jour un « paradoxe du score » : plus on essaie d’optimiser une activité par des indicateurs, plus on en pervertit le sens. Le livre deviendrait ainsi un manuel de résistance face à une « gamification » généralisée du monde.
Le jeu, miroir de la société
David Runciman, qui confie commencer ses matinées par une série de jeux de lettres sur les sites de journaux, reconnaît la puissance de ces mécanismes. « Je suis conscient d’une sensation viscérale quand je réussis bien (tous les mots, toutes les connexions, sans indices !) – celle que la journée sera bonne –, et d’une sensation encore plus forte quand je me trompe, comme le signe de mauvaises choses à venir », écrit-il. Il analyse ce rituel comme une manière de se préparer à l’actualité, un « déjà-vu » qui rend les nouvelles plus digestes.
Mais ce simple passe-temps illustre une tension centrale dans l’ouvrage de Nguyen : d’un côté, la joie du jeu gratuit ; de l’autre, la pression des métriques. Les journaux eux-mêmes, note Runciman, « consacrent tant de temps et d’efforts à promouvoir leurs sections de jeux et d’énigmes » parce qu’ils savent que c’est « un excellent crochet pour garder les lecteurs sur le site ». Les mesures de performance – minutes passées, clics, partages – deviennent la fin en soi, vidant le jeu de sa substance.
De la partie au piège
Nguyen distingue les « jeux fins » – ceux que l’on choisit librement et qui enrichissent l’expérience – des « jeux grossiers » imposés par les systèmes. Les premiers laissent place à l’improvisation, à l’erreur et à l’émerveillement ; les seconds réduisent la complexité du monde à des scores et des classements. L’auteur montre que les algorithmes des réseaux sociaux, les notes scolaires ou les indicateurs de productivité fonctionnent exactement de la même manière : ils transforment l’utilisateur en joueur involontaire d’un jeu dont il ne maîtrise pas les règles.
David Runciman souligne la force de cette analyse : « Le livre nous apprend à repérer les pièges et à nous en défaire », écrit-il. Il cite l’exemple des jeux vidéo qui « peuvent prendre le contrôle de votre vie si vous les laissez faire ». Mais c’est surtout dans la vie professionnelle et sociale que la mécanique du score se révèle la plus insidieuse : course aux publications, compétition pour les financements, obsession du ranking dans les universités.
Un essai pour notre époque
Loin d’être un simple manuel de développement personnel, The Score inscrit sa réflexion dans une tradition philosophique qui va de Platon aux penseurs contemporains de l’aliénation. Nguyen dialogue avec des auteurs comme Byung-Chul Han ou Hartmut Rosa, sans jamais tomber dans la nostalgie. Il propose des pistes pour réapprendre à jouer « sans compter », à retrouver un rapport désintéressé aux activités.
Runciman conclut sa chronique par une note personnelle : « Il y a des jeux meilleurs, plus intelligents et plus gratifiants que je pourrais jouer », confie-t-il. Mais il reconnaît que la force de l’ouvrage réside dans sa capacité à faire prendre conscience de ces choix. The Score: How to Stop Playing Someone Else’s Game n’est pas un réquisitoire contre le jeu, mais un plaidoyer pour un jeu libre, choisi, non instrumentalisé.
En ces temps de mesure généralisée de la performance, l’essai de C. Thi Nguyen arrive à point nommé pour rappeler que la vraie vie n’est pas un tableau de bord.