Un bureau discret mais actif

Le Département d’État américain abrite depuis un an un bureau dont il refuse de communiquer l’existence officielle : l’Office of Remigration (bureau de la remigration). Aucune mention n’apparaît sur les réseaux sociaux du département ni sur son site internet. Interrogé par des journalistes, le département n’a fourni aucun détail sur sa création, son responsable ou ses activités. Seul un communiqué non attribué a été transmis par courriel, affirmant que ce bureau « met en œuvre les promesses du président Trump de mettre fin à l’invasion d’immigrés clandestins et de faire de l’Amérique un pays pour les Américains ». Le texte précise que « la remigration est une priorité de la stratégie de sécurité nationale ».

Origine du terme et connotation polémique

Le concept de « remigration » est issu de l’extrême droite européenne. Il postule que les nations occidentales retrouveraient leur « grandeur » en expulsant tous les immigrés, y compris ceux devenus citoyens mais jugés « non assimilés ». Des critiques, dont l’élue démocrate Lois Frankel (membre de la sous-commission des crédits budgétaires pour la sécurité nationale), qualifient ce terme de synonyme de « nettoyage ethnique ». Le président Donald Trump et son conseiller Stephen Miller avaient utilisé ce mot sur les réseaux sociaux avant l’élection de 2024. En septembre de cette année-là, Miller écrivait : « LE PLAN TRUMP POUR METTRE FIN À L’INVASION DES PETITES VILLES AMÉRICAINES : LA REMIGRATION », en partageant une capture d’écran d’un message de Trump.

Création et missions du bureau

Selon une notification au Congrès datée de mai 2025, l’administration Trump prévoyait de créer ce bureau au sein du Bureau de la population, des migrations et des réfugiés (Bureau of Population, Migration, and Refugees). Le personnel devait être initialement réaffecté depuis le Bureau des Affaires de l’hémisphère occidental. Une source ayant travaillé plusieurs années au Département d’État et familière avec le dossier raconte : « Ceux d’entre nous au Bureau de l’hémisphère occidental ne savaient pas ce que ce langage signifiait pour nous, et malgré toutes nos questions, notre direction ne pouvait ou ne voulait pas nous éclairer. »

La mission principale de ce bureau, selon cette même source, consiste à traiter des versements de fonds — pouvant atteindre des dizaines de millions de dollars — destinés à financer l’expulsion d’immigrés vers des pays où ils n’ont parfois aucun lien. Ces immigrants ne sont pas nécessairement citoyens de ces pays de destination. La source ajoute que ces opérations se déroulent « avec peu ou pas de supervision ». « Qui sait où va l’argent, car il n’y a pas de véritable suivi, ni aucune forme de responsabilité attachée à ces paiements », explique-t-elle. « En fait, il nous a été clairement indiqué par notre direction qu’ils n’étaient pas intéressés à appliquer les mêmes niveaux de responsabilité que ceux que nous avions traditionnellement appliqués à tout type de financement fédéral que nous gérions pour des organisations internationales ou des ONG. »

Un contexte de déportations élargi

Ce bureau s’inscrit dans une politique d’expulsion massive menée par l’administration Trump. Plusieurs rapports officiels et documents du Congrès ont déjà montré que ces efforts ont parfois conduit à la déportation de citoyens américains. Les autorités américaines font pression sur d’autres gouvernements — dont certains sont accusés de corruption, de violations des droits humains ou de traite d’êtres humains — pour qu’ils acceptent des personnes expulsées, même si celles-ci ne sont pas leurs ressortissants. Ces pressions passeraient notamment par des menaces de tarifs douaniers, de restrictions de visas ou de coupes dans l’aide sanitaire et économique.

L’élue Lois Frankel a dénoncé une « politique inhumaine et coercitive » qui cible des immigrés sans-papiers, dont la plupart n’ont pas de casier judiciaire, et qui force d’autres pays à accepter des déportés « qui n’ont aucun lien local et souvent ne parlent pas la langue ».

Réactions et absence de transparence

La création du bureau a été saluée par des groupes et dirigeants d’extrême droite aux États-Unis et en Europe. L’activiste autrichien Martin Sellner, ancien membre d’un groupe néonazi, a notamment commenté cette décision. En revanche, les élus démocrates et plusieurs ONG de défense des droits réclament des clarifications sur le budget, les contrôles et les critères d’éligibilité des expulsions.

Le Département d’État n’a pas répondu aux questions précises sur le responsable du bureau, son budget ou le nombre d’agents qui y travaillent. Aucune information n’a non plus été fournie sur les accords bilatéraux conclus avec les pays de destination ni sur les montants déjà versés. La seule confirmation officielle est celle d’une notification au Congrès, mais les détails opérationnels restent confidentiels.

Enjeux juridiques et démocratiques

Des juristes spécialisés en droit international rappellent que le principe de non-refoulement et l’obligation de ne pas expulser une personne vers un pays où elle risquerait la torture ou des persécutions sont des piliers du droit des réfugiés. La pratique consistant à envoyer des personnes vers des États avec lesquels elles n’ont aucun lien pourrait violer ces principes. Par ailleurs, l’absence de contrôle parlementaire sur des fonds fédéraux aussi importants interroge sur l’équilibre des pouvoirs.

La source citée précédemment conclut : « Ce qui se passe dans ce bureau, c’est un trou noir. Personne ne regarde, personne ne contrôle. Et l’administration semble vouloir que cela reste ainsi. »