Un débat stratégique au sein du Labour

L'ancien Premier ministre Tony Blair a récemment appelé le Parti travailliste à embrasser la révolution technologique sans réserve, estimant que l'avenir sera façonné par les forces du marché et l'innovation. Dans une réponse tranchée publiée mercredi, le secrétaire d'État à la Santé Wes Streeting prend le contre-pied de cette vision et défend une ligne où le rôle de la démocratie et de l'État n'est pas seulement préservé mais renforcé.

Streeting reconnaît d'abord que Tony Blair a raison sur un point : le monde vit une rupture historique. « Les vieilles certitudes du XXe siècle se désagrègent sous la pression de la révolution technologique, de l'instabilité géopolitique et de l'insécurité économique », écrit-il. Il admet que l'intelligence artificielle transformera le travail, l'apprentissage et la gouvernance aussi profondément que la machine à vapeur ou l'électricité.

La critique de la foi dans les marchés

Mais c'est là que s'arrête l'accord. Streeting affirme que la faiblesse centrale de l'intervention de Blair – qu'il qualifie de « milliers de mots sur la technologie, la géopolitique et la stratégie politique » – est de laisser trop de place aux seules forces du marché. Il écrit : « Blair veut laisser notre avenir aux marchés. Je crois que la démocratie peut encore modeler nos vies pour le meilleur. »

Pour Streeting, les inégalités engendrées par l'innovation technologique ne sont pas une fatalité. « L'inégalité causée par l'innovation technologique n'est pas une donnée. Le Labour peut exploiter ce changement pour servir la société, pas pour la dominer », insiste-t-il.

Une position pour l'action publique

Le secrétaire d'État à la Santé récuse à la fois un repli nostalgique vers la Grande-Bretagne des années 1970 et même celle des années 1990. La tâche de la politique progressiste, selon lui, « n'est pas de recréer hier, mais de garantir que les travailleurs ordinaires aient du pouvoir, une protection et des opportunités dans le monde qui émerge ». Il oppose à la vision de Blair une confiance dans la capacité des institutions démocratiques à orienter le progrès technologique au service du plus grand nombre.

Ce débat intervient alors que le Parti travailliste, sous la direction de Keir Starmer, cherche à définir son positionnement face aux défis posés par l'intelligence artificielle, la transition écologique et les bouleversements géopolitiques. Tony Blair, qui reste une figure influente du parti, avait notamment plaidé pour une adaptation rapide aux réalités du marché global, allant jusqu'à suggérer l'abandon des objectifs nets zéro dans une précédente intervention.

Les implications pour le gouvernement

La réponse publique de Wes Streeting à Tony Blair montre les tensions qui traversent le Labour : entre une aile moderniste libérale et une aile plus interventionniste favorable à une régulation forte des technologies. Streeting, qui occupe un poste clé dans le gouvernement, semble vouloir tracer une troisième voie : ni le laisser-faire aveugle, ni le retour en arrière, mais une action publique déterminée pour que la démocratie reste maître du jeu.

Ce faisant, il s'inscrit dans une tradition sociale-démocrate qui refuse l'idée que le marché soit le seul arbitre du progrès. Pour lui, l'avenir ne doit pas être écrit uniquement par les géants de la technologie et les forces économiques, mais par le choix collectif des citoyens via leurs représentants élus.

La tribune de Streeting invite à un débat plus large sur la place de l'État, de la démocratie et de la justice sociale face à une transformation technologique qui s'accélère. Une question que le Labour, comme les autres partis progressistes en Europe, devra trancher dans les années à venir.