En 2012, alors qu’il était vice-président, Xi Jinping avait confié à Bill Gates que le tabagisme était un grave problème en Chine et qu’il comptait « faire quelque chose contre le tabac », selon les souvenirs de Ray Yip, alors directeur de la fondation Gates en Chine. Peu après, l’épouse de M. Xi, Peng Liyuan, participait à un événement antitabac aux côtés de Bill Gates. Mais depuis l’accession de M. Xi à la présidence, les progrès sont restés limités.

La consommation de cigarettes en Chine a augmenté de 39 % entre 2003 et 2023, alors qu’elle a diminué de 26 % dans le reste du monde. Chaque année, 2 400 milliards de cigarettes sont vendues dans le pays, soit près de la moitié du total mondial. Si la proportion de fumeurs a baissé chez les jeunes, les ventes globales continuent de progresser. Le prix d’un paquet est d’environ trois dollars, soit un tiers du prix moyen aux États-Unis.

Un monopole d’État au cœur de l’économie

Le frein principal à une politique antitabac efficace est le poids de l’Administration d’État du monopole du tabac, qui à la fois régule le secteur et exploite le premier fabricant de cigarettes du pays, la China National Tobacco Corporation. En 2025, cette entité a dégagé environ 244 milliards de dollars de bénéfices et d’impôts, ce qui représente près de 7 % des recettes de l’État, soit un montant comparable au budget officiel de la défense chinoise.

Avec le ralentissement économique et la chute des recettes foncières des collectivités locales, la manne du tabac est devenue encore plus cruciale. L’administration a notamment injecté plus d’un milliard de dollars dans une grande banque pour soutenir le système financier, et a été un contributeur majeur à un fonds national d’investissement dans les semi-conducteurs de 100 milliards de dollars.

Pas d’interdiction nationale de fumer

Vers 2017, l’administration du tabac a bloqué les efforts visant à instaurer une interdiction nationale de fumer dans les lieux publics, renvoyant la responsabilité aux collectivités locales, où l’application est souvent très laxiste. Aujourd’hui, de nombreuses réglementations locales sont pratiquement sans effet, en particulier dans les régions moins développées.

En 2022, une étude du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies a conclu que l’incapacité du pays à réduire le tabagisme résultait de l’ingérence du monopole d’État et des « attitudes ambiguës » du gouvernement. L’influence des antennes locales de l’administration s’est renforcée après la pandémie de Covid-19, les gouvernements locaux étant financièrement fragilisés par les dépenses de dépistage de masse. Les taxes sur la production et la consommation de cigarettes constituent une ressource essentielle pour les budgets locaux.

Un encadrement des vapoteuses, mais pas du tabac

En 2022, l’administration a élargi son autorité aux cigarettes électroniques, imposant des restrictions sévères, notamment sur les lieux de vente et les arômes. Contrairement à d’autres pays, le vapotage n’a pas érodé la demande de cigarettes en Chine. Le pays a ratifié en 2005 la convention de l’Organisation mondiale de la santé pour la lutte antitabac, mais n’en a jamais appliqué les dispositions les plus strictes.

La Chine reste ainsi le premier marché mondial du tabac, avec des emballages qui portent une seule mise en garde sanitaire, souvent accompagnée d’images de symboles nationaux comme les pandas ou la porte de la Paix céleste, loin des avertissements chocs imposés ailleurs.

Un dirigeant impuissant face au tabac ?

Le paradoxe est que Xi Jinping, qui a lui-même arrêté de fumer et est devenu le leader le plus puissant depuis des décennies, n’est pas parvenu à réduire la consommation de tabac. L’influence politique du monopole est renforcée par son poids financier : son administrateur en chef a rang de vice-ministre, et sept anciens hauts responsables ont été arrêtés pour corruption ces dernières années. Le tabac est devenu un pilier économique que le pouvoir ne semble pas prêt à remettre en cause.