Le tatouage n'est plus un délit en Corée du Sud. La Cour suprême a récemment abrogé une jurisprudence vieille de plus de trente ans qui réservait cette pratique aux seuls médecins. Cette décision, précédée d'un vote du Parlement en septembre, consacre la fin d'une longue lutte des tatoueurs pour la reconnaissance de leur art.

Pour nombre d'entre eux, le soulagement est immense. Kim Tae-nam, figure de proue de la profession, s'est exprimé lors d'un rassemblement organisé à Séoul, dans le quartier branché de Seongsu. Devant une foule réunie pour l'événement Ink Bomb, il a déclaré que « ce n'était possible que grâce à nos efforts, à toute votre sueur et vos larmes ». Avant d'ajouter : « Faisons entendre à tous que les tatouages sont de l'art ! » L'assistance a longuement applaudi.

Une illégalité de trente-quatre ans

Depuis 1992, seuls les titulaires d'un diplôme de médecine étaient autorisés à encrer la peau. Les contrevenants s'exposaient à de lourdes amendes ou à une peine d'emprisonnement. Si la loi visait à garantir l'hygiène et la sécurité, elle renforçait aussi un tabou social dans un pays conservateur où le tatouage reste souvent associé à la criminalité organisée.

Kim Tae-nam, qui a commencé à tatouer en 2004 sous le pseudonyme de Sunrat Tattoo, installait alors son atelier dans un sous-sol, sans enseigne et sur invitation seulement. Il se souvient que chaque édition d'Ink Bomb lancé en 2008 était systématiquement interdite par la police sous la menace d'arrestation. « C'est incroyable de pouvoir aujourd'hui se rassembler sans aucune crainte », a-t-il confié.

Un combat pavé de drames

D'après le Syndicat du tatouage coréen, au moins cinquante tatoueurs bénéficiaient chaque année d'une aide juridique, et bien d'autres écopaient d'amendes sans soutien. Malgré la répression, la filière comptait environ 350 000 professionnels en 2021, selon les autorités.

L'interdiction plaçait les artistes dans une situation de vulnérabilité, les exposant à du chantage, du harcèlement sexuel ou des violences de la part de clients mécontents qui menaçaient de les dénoncer. Le syndicat précise que les jeunes femmes tatoueuses étaient les plus touchées, craignant de signaler les faits à la police car elles risquaient de s'incriminer elles-mêmes.

Kim Do-yoon, fondateur du syndicat et connu sous le pseudonyme Doy, a révélé que « certaines de ces femmes se sont suicidées en raison de ces horribles luttes judiciaires ». Selon lui, « le choc de ces pertes est ce qui m'a poussé à créer le syndicat et à lutter pour notre droit de travailler en sécurité et légalement en Corée ».

Une reconnaissance tardive mais réelle

La socialisation du tatouage doit beaucoup à l'évolution des mentalités des jeunes générations et à la visibilité offerte par les réseaux sociaux. À partir des années 2010, de plus en plus d'artistes ont ouvert des salons avec des vitrines transparentes et des enseignes visibles.

Paradoxalement, le savoir-faire coréen s'est exporté à l'international alors même qu'il était interdit dans le pays. Les tatouages au trait fin, délicats et souvent colorés, ont conquis une renommée mondiale au milieu des années 2010 grâce à leur diffusion en ligne.

Des personnalités publiques ont contribué à banaliser la pratique : la chanteuse Taeyeon (Girls' Generation), Taeyang (Big Bang), le rappeur Jay Park, la soliste HyunA, le plongeur Woo Ha-ram, l'actrice Han Ye-seul ou encore Jungkook (BTS) arborent des motifs visibles.

Un art encore stigmatisé

Malgré la légalisation, le tabou n'a pas disparu. Un tatouage peut encore handicaper un candidat lors d'un entretien d'embauche ou dans un cadre formel. Certains gymnases et saunas continuent d'afficher des zones « interdites aux tatoués », au motif que certains dessins seraient « trop provocateurs ».

Jay Hur, un participant de 48 ans arborant une tortue sur l'avant-bras, résume le sentiment général : « Cela n'a jamais eu de sens de considérer le tatouage comme un acte médical. Personne ne va à la faculté de médecine pour devenir tatoueur. Les tatoueurs coréens ont dû prendre des risques pour faire leur métier et maintenir cette belle culture underground. »

La tatoueuse Kali, qui dit avoir travaillé « constamment avec anxiété » en voyant des collègues poursuivis, se dit « extatique » après la décision de la Cour suprême. « Cela me semble toujours irréel de ne plus avoir à m'inquiéter de cela », a-t-elle confié.

Avec la légalisation, une nouvelle ère s'ouvre pour les artistes tatoueurs sud-coréens. Reste à savoir si la société rattrapera son retard sur la loi.