Ce 4 juillet 2026, les États-Unis célèbrent le 250e anniversaire de leur Déclaration d’indépendance. Ce texte, adopté le 4 juillet 1776 par le Second Congrès continental, proclame que « tous les hommes sont créés égaux » et qu’ils disposent de droits inaliénables, dont « la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Rédigé principalement par Thomas Jefferson, il a constitué l’acte de naissance d’une nation et a inspiré des mouvements démocratiques à travers le monde. Pourtant, ce jubilé est bien moins consensuel que celui de 1976, qui avait rassemblé les Américains dans un élan patriotique malgré les cicatrices du Vietnam et du Watergate.
Les promesses et les silences du texte
La Déclaration de 1776 reste un jalon dans l’histoire des droits de l’homme. Pour la première fois, un État affirmait que la légitimité d’un gouvernement repose sur le consentement des gouvernés et que le peuple a le droit de renverser un pouvoir tyrannique. Mais ce document fondateur porte en lui une contradiction majeure : nombre de ses signataires, à commencer par Jefferson lui-même, étaient propriétaires d’esclaves. Le mot « esclavage » n’apparaît pas dans le texte final, une omission délibérée pour préserver l’unité des treize colonies. Cette hypocrisie n’a pas échappé aux contemporains. L’ancien esclave Frederick Douglass, dans son célèbre discours de 1852, a dénoncé « l’incohérence criante » d’une nation qui célèbre la liberté tout en maintenant des millions d’êtres humains dans les chaînes.
Le deuxième péché originel : le colonialisme
Au-delà de l’esclavage, la construction des États-Unis repose sur un autre péché originel : la colonisation violente des territoires amérindiens. Des historiens rappellent que le « Nouveau Monde » était déjà habité depuis des millénaires. L’expansion des colons s’est accompagnée de massacres, de déplacements forcés et de la destruction de civilisations entières. L’anthropologue Claude Lévi-Strauss a qualifié le colonialisme de « péché originel de l’Occident », et ce constat s’applique pleinement à la genèse américaine. La Déclaration d’indépendance, en omettant de mentionner les peuples autochtones, a légitimé une appropriation territoriale qui se poursuivra tout au long du XIXe siècle.
Un passé qui ne passe pas
Les célébrations du 250e anniversaire interviennent dans un climat politique très polarisé. L’administration Trump a tenté d’imposer une lecture révisionniste de l’histoire, en mettant l’accent sur une vision patriotique et religieuse des origines. Des groupes évangéliques et des think tanks conservateurs promeuvent l’idée que les Pères fondateurs auraient voulu fonder une nation chrétienne, une thèse contestée par la majorité des historiens. En réaction, des collectifs de citoyens et d’universitaires se mobilisent pour rétablir les faits, organisant des contre-cérémonies et des campagnes d’information sur les réalités de l’esclavage et du racisme systémique. Ce bras de fer mémoriel reflète une Amérique profondément divisée, où l’idée même de démocratie multiraciale est remise en cause.
L’héritage de John Adams
Dès les débuts de la République, certains des Pères fondateurs avaient exprimé des craintes sur la viabilité de leur œuvre. John Adams, le deuxième président des États-Unis, avait prédit que la démocratie finirait par « se suicider » si les citoyens perdaient leur vertu civique. Ses mises en garde résonnent avec force aujourd’hui, alors que la confiance dans les institutions est au plus bas et que les théories du complot prospèrent. Le juriste et ancien secrétaire d’État Elihu Root avait également averti que la Constitution n’était pas un « contrat de suicide ». Ces anticipations nourrissent les débats contemporains sur la résilience du système politique américain.
Entre mémoire et avenir
Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance n’est donc pas seulement une commémoration. C’est un moment de réflexion sur l’écart entre les idéaux proclamés et la réalité historique. Si le texte de 1776 a changé le monde en posant les bases des droits de l’homme modernes, il a aussi servi de paravent à des injustices durables. La manière dont les États-Unis choisiront de célébrer – ou de critiquer – cet héritage en dira long sur leur capacité à se réinventer en tant que nation.