Une errance filmée au plus près du réel
Avec « Dry Leaf », le cinéaste géorgien Alexandre Koberidze signe un troisième long-métrage qui brouille les frontières entre road movie, documentaire et cinéma expérimental. Le film, d’une durée de trois heures, raconte l’odyssée d’un homme – interprété par le père du réalisateur – parti à la recherche d’une jeune fille disparue de village en village, à travers les paysages ruraux de Géorgie. La caméra, un vieux téléphone Sony Ericsson datant de 2008, imprime à l’ensemble une texture granuleuse et un rythme contemplatif.
Un choix technologique assumé
Loin des standards contemporains, Koberidze a délibérément opté pour un appareil dont la qualité d’image est inférieure à celle des smartphones actuels. Interrogé sur ce parti pris, le réalisateur explique que cet outil permet de « capter l’âme qui est dans les choses ». Ce geste radical s’inscrit dans une forme de « décroissance technologique », opposée à l’escalade de précision du numérique. Les images qui en résultent sont tremblantes, saturées de lumière et de poussière, donnant au spectateur la sensation d’assister à une aventure sensorielle et picturale.
Entre fiction et documentaire
Le film mêle des séquences apparemment improvisées et des moments de pure observation de la vie rurale caucasienne. Les rencontres du protagoniste avec les habitants, les champs, les routes poussiéreuses et les rivières composent un portrait à la fois mélancolique et lumineux d’une ruralité désertée. Koberidze, déjà remarqué pour ses audaces narratives dans ses précédents travaux, pousse ici l’exercice jusqu’à l’épure : les dialogues sont rares, la narration minimaliste, mais la puissance évocatrice des images et des sons est immense.
La quête comme prétexte à l’errance
Sous couvert d’une intrigue policière – la disparition d’une jeune fille -, « Dry Leaf » se déploie surtout comme une méditation sur l’errance, le hasard et les trajectoires imprévisibles, à l’image d’un ballon de football dont la trajectoire en « feuille morte » donne son titre au film. Le cinéaste confie être intéressé par la manière de « filmer l’invisible », ce qui se joue dans les interstices du quotidien. Le résultat est un objet cinématographique atypique, exigeant, mais profondément attachant.
Accueil critique
Présenté pour la première fois en juillet 2026, le film a reçu un accueil enthousiaste de la part de la critique, qui salue une œuvre « éblouissante » et « magnifique ». Plusieurs commentateurs soulignent la beauté brute des images et la sincérité du regard porté sur les territoires traversés. « Dry Leaf » confirme la place singulière d’Alexandre Koberidze dans le paysage du cinéma d’auteur contemporain, entre Géorgie et Europe.
Un cinéma en décroissance
Au-delà de son esthétique, le film interroge notre rapport à la technologie et à la mémoire. En choisissant délibérément un support obsolète, Koberidze invite à une réflexion sur la précarité des images numériques et sur la lenteur comme résistance à l’accélération généralisée. Son geste, loin d’être un simple effet de style, porte une dimension politique et poétique qui résonne avec les enjeux de notre époque.
« Dry Leaf » est un voyage hors du temps, une exploration sensorielle qui ne ressemble à aucun autre film récent. Il séduira les amateurs de cinéma contemplatif et ceux qui cherchent une expérience visuelle authentique, loin des productions calibrées.