Un théâtre de la mémoire

Le Festival d’Avignon accueille cette année une œuvre qui ravive un traumatisme longtemps occulté par l’historiographie officielle. La pièce « Island Story », mise en scène par le dramaturge sud-coréen Kyung-Sung Lee, se présente comme une enquête documentaire sur les événements du 3 avril 1948 sur l’île de Jeju. Ce jour-là, des manifestants célébrant la fin de l’occupation japonaise furent pris pour cible par la police, déclenchant une répression militaire qui dura plusieurs mois et fit entre 25 000 et 30 000 morts – soit près d’un dixième de la population insulaire.

Kyung-Sung Lee a choisi de reconstituer cette tragédie à partir de fragments : témoignages de survivants, procès-verbaux, images d’archives et chants traditionnels. Le spectacle se déploie sur un plateau nu, où les comédiens manipulent des objets du quotidien et des documents historiques, comme autant de pièces à conviction. La scénographie épurée met l’accent sur la parole des victimes, souvent réduites au silence pendant des décennies.

Un massacre longtemps nié

Le soulèvement de Jeju, parfois qualifié de « révolte » ou de « guerre civile » selon les récits, fut en réalité une insurrection populaire contre les forces de l’ordre et l’administration militaire américaine qui contrôlait alors la Corée du Sud. En représailles, les autorités ordonnèrent une vaste opération de pacification, marquée par des exécutions sommaires, des incendies de villages entiers et l’emprisonnement de milliers de suspects. Pendant plus de cinquante ans, le gouvernement sud-coréen interdit toute discussion publique sur ces faits.

Ce n’est qu’en 2003 qu’une commission vérité et réconciliation reconnut officiellement la responsabilité de l’État et présenta des excuses aux familles. Depuis, la mémoire de ce drame refait surface lentement, portée par des artistes et des associations. « Island Story » s’inscrit dans ce travail de réhabilitation, en offrant une tribune aux voix oubliées.

Un dispositif scénique sobre et poignant

Sur le plateau, six comédiens interprètent tour à tour des rôles de soldats, de paysans, d’enquêteurs ou de fonctionnaires. Le metteur en scène utilise des projections vidéo et des bandes sonores recomposées à partir d’enregistrements d’époque. Aucun effet spectaculaire ne vient détourner l’attention du récit : la force de la pièce réside dans l’accumulation des détails concrets et des émotions contenues.

Plusieurs critiques ont souligné la justesse du traitement, tout en relevant que la pièce laisse subsister quelques zones d’ombre volontaires – comme pour rappeler que l’histoire ne se laisse jamais totalement reconstituer. Kyung-Sung Lee aurait expliqué en entretien que son objectif n’était pas de trancher les débats historiques, mais de faire entendre la pluralité des expériences vécues.

Un écho contemporain

Au-delà de son sujet historique, « Island Story » interroge la manière dont les sociétés affrontent leur passé violent. Alors que la Corée du Sud traverse actuellement des tensions politiques autour de la révision des manuels scolaires et de la mémoire des dictatures, la pièce résonne avec l’actualité. Le Festival d’Avignon, qui programme régulièrement des créations engagées, offre une scène internationale à cette réflexion.

Les représentations se poursuivent jusqu’à la fin du festival, attirant un public nombreux et suscitant des débats animés. Pour beaucoup, « Island Story » constitue l’un des temps forts de l’édition 2026, tant par son exigence artistique que par sa portée civique.