Les eurodéputés ont voté en faveur du cadre réglementaire permettant la création d’un euro numérique, une version digitale de la monnaie unique qui sera émise par la Banque centrale européenne (BCE). Cette monnaie, distincte des cryptomonnaies privées comme le bitcoin, sera adossée à la garantie de la BCE et conçue pour être utilisée à la fois en ligne et hors-ligne, sans nécessiter de connexion Internet. Selon les textes adoptés, l’euro numérique sera accessible à tous les citoyens et entreprises de la zone euro, avec un plafond de détention fixé à 3 000 euros par personne afin d’éviter les retraits massifs des dépôts bancaires traditionnels.

Le calendrier prévoit une phase de développement technique jusqu’en 2028, suivie d’un déploiement progressif à partir de 2029. Les premiers tests grandeur nature impliqueront des banques commerciales et des commerçants volontaires dans plusieurs États membres. La BCE insiste sur le caractère complémentaire de cet outil : l’euro numérique ne remplacera pas les espèces, mais offrira une alternative publique face à la numérisation croissante des paiements.

Des inquiétudes dans le secteur bancaire

L’adoption de ce projet fait grincer des dents dans les milieux financiers. Les banques commerciales redoutent une désintermédiation : si les ménages transfèrent une partie de leurs dépôts vers des portefeuilles d’euros numériques détenus directement auprès de la BCE, les établissements bancaires perdraient une source de financement stable pour leurs activités de prêt. Plusieurs associations professionnelles du secteur ont exprimé leurs réserves, estimant que le plafond de 3 000 euros est insuffisant pour prévenir ce risque. Certains experts jugent que la BCE devra compenser ces pertes potentielles en rémunérant les banques pour la distribution de la monnaie digitale, un mécanisme encore en discussion.

Le Parlement européen, tout en validant le principe, a assorti son feu vert de conditions strictes : la protection des données personnelles devra être garantie, et aucun historique de transactions ne pourra être consulté par les autorités sans contrôle judiciaire préalable. Les députés ont également exigé que l’euro numérique soit accessible aux personnes vulnérables, notamment via des dispositifs d’aide à l’inclusion numérique.

Un enjeu de souveraineté monétaire

Au-delà des aspects techniques et économiques, ce projet s’inscrit dans une ambition géopolitique : réduire la dépendance de l’Europe vis-à-vis des systèmes de paiement dominés par les États-Unis, comme Visa, Mastercard ou les plateformes chinoises. La BCE a souligné à plusieurs reprises que l’euro numérique renforcerait la résilience financière de l’Union en cas de crise ou de sanctions internationales. En offrant une infrastructure publique de paiement, l’Europe cherche aussi à contrer l’essor des cryptomonnaies privées et des stablecoins adossés au dollar, qui pourraient fragiliser la monnaie unique à long terme.

Plusieurs grandes banques centrales dans le monde, dont la Banque populaire de Chine et la Réserve fédérale américaine, travaillent également sur des monnaies numériques souveraines. La Chine a déjà lancé des tests à grande échelle du yuan digital, ce qui pousse Bruxelles à accélérer ses propres travaux pour ne pas prendre de retard. Le vote du Parlement européen est donc perçu comme une réponse à cette course internationale à la numérisation des monnaies.

Prochaines étapes

Le texte adopté doit encore être formellement entériné par le Conseil de l’Union européenne, qui représente les États membres. Les discussions se poursuivent notamment sur le degré d’anonymat des transactions de faible montant et sur les modalités de rémunération des intermédiaires financiers. La BCE prévoit de publier un rapport détaillé sur l’architecture technique de l’euro numérique d’ici la fin de l’année. Les citoyens européens devraient pouvoir ouvrir un portefeuille d’euros numériques auprès de leur banque habituelle, sans frais supplémentaires, à partir de 2029.