L’encyclique « Magnifica Humanitas » du pape Léon XIV, publiée en mai 2026, ne se contente pas d’appeler les fidèles à une utilisation éthique de l’intelligence artificielle. Selon des observateurs proches des milieux de la finance éthique, ce texte vient donner une légitimité morale à un mouvement déjà engagé : celui des investisseurs qui, faute de régulation étatique, contraignent les entreprises technologiques à rendre des comptes sur l’impact social et environnemental de leurs algorithmes.
La thèse centrale : « La technologie n’est jamais neutre »
Le souverain pontife affirme dans son encyclique que l’IA est un « produit commercial » conçu dans un contexte où « un pouvoir excessif sur le commerce et la société s’est concentré dans un nombre infime de mains ». Cette analyse rejoint les préoccupations de coalitions d’investisseurs représentant des centaines de milliards de dollars d’actifs, qui multiplient depuis plusieurs saisons de votes les résolutions exigeant transparence et évaluation des risques liés à l’IA.
Un vide réglementaire comblé par l’actionnariat
Aux États-Unis, constate le mouvement, l’encadrement public est lacunaire. Aucun organisme fédéral n’exerce de supervision globale sur la sécurité des systèmes d’IA. La Federal Trade Commission ne peut agir que sur les pratiques déloyales, sans pouvoir sur la conception algorithmique. Le National Institute of Standards and Technology publie des recommandations largement ignorées. L’Union européenne dispose d’un AI Act, mais son champ d’application reste trop restreint pour couvrir l’essentiel des déploiements.
C’est dans ce vide que les investisseurs institutionnels se sont engouffrés. La coalition de l’Interfaith Center on Corporate Responsibility, qui rassemble des gérants d’actifs pour plus de 400 milliards de dollars, a déposé des résolutions réclamant des informations précises sur les risques, l’impact social et les mesures de contrôle. D’autres fonds séculiers les ont rejoints, considérant les défaillances de gouvernance de l’IA comme des risques financiers significatifs.
Des cibles précises : des GAFAM aux assureurs-santé
Les actionnaires ont ainsi interpellé des entreprises comme Alphabet, Amazon, Nvidia, Palantir ou Uber pour exiger que leurs technologies ne soient pas utilisées pour commettre des actes de violence ou violer les droits humains. Cette exigence a pris une résonance tragique, selon les investisseurs, lors des premières heures du conflit contre l’Iran, où l’IA aurait été employée pour identifier des cibles lors de frappes de missiles ayant causé des centaines de morts.
Dans le secteur de la santé, les fonds ont contesté les pratiques de CVS et UnitedHealth Group, les sommant de garantir que leurs outils d’IA ne compromettent pas la qualité des soins ni le bien-être des patients.
Chez Meta et Microsoft, les préoccupations portent sur l’impact écologique des centres de données, consommateurs massifs d’énergie et d’eau, et sources importantes d’émissions de gaz à effet de serre.
Création culturelle : le refus de déshumaniser l’art
Les industries créatives ne sont pas épargnées. Des investisseurs ont sommé les directions de Disney, Netflix et Warner Bros. de faire preuve de transparence sur l’usage de l’IA et de défendre le caractère irremplaçable de la créativité humaine dans la narration.
Vers une régulation par les marchés ?
À l’avenir, l’entrée en Bourse prévue d’OpenAI, d’Anthropic et de Grok – toutes actuellement privées – offrira de nouvelles possibilités d’influence actionnariale. Les investisseurs estiment que ces leviers permettront d’étendre les principes de l’encyclique à l’ensemble de l’écosystème de l’IA.
Un écho œcuménique et citoyen
Les promoteurs de ces initiatives se revendiquent de traditions religieuses diverses, certains n’ayant aucune croyance formelle. Pourtant, leur combat fait écho à l’appel du pape à ce que « l’utilisation de l’IA, surtout lorsqu’elle touche aux biens publics et aux droits fondamentaux, soit guidée par des critères clairs et une supervision effective ».
Pour les pères Séamus Finn et Susan Francois, membres d’ordres religieux et figures de l’investissement socialement responsable, l’encyclique n’innove pas tant qu’elle « ratifie un effort de gouvernance déjà mené par les actionnaires ». Un siècle plus tard, espèrent-ils, on se souviendra de cette période non comme d’une abdication face aux intérêts privés, mais comme d’un tournant où l’humanité aura choisi de reconstruire son avenir commun.