La gouvernance du major britannique des hydrocarbures BP traverse une phase de turbulences inédite. Albert Manifold, propulsé à la présidence du conseil d'administration en septembre 2025, a été démis de ses fonctions fin mai 2026, après un mandat écourté de huit mois seulement. Ce limogeage, intervenu à l'issue d'une réunion houleuse du conseil, illustre les profondes dissensions qui agitent le groupe quant à sa feuille de route stratégique, en particulier sur les enjeux climatiques.

L'annonce de ce départ forcé a été faite par voie de communiqué dans la soirée du 29 mai. La direction a justifié cette décision par des « divergences irréconciliables » sur la stratégie à moyen terme du groupe, sans fournir davantage de précisions. Des sources internes, citées de manière concordante, indiquent que le désaccord portait sur le rythme et l'ampleur du désengagement des énergies fossiles.

Un virage antitransition climatique

Cet épisode s'inscrit dans un mouvement plus large de recentrage du groupe sur son cœur de métier historique : l'extraction et la commercialisation du pétrole et du gaz. Après l'éviction, en 2023, de Bernard Looney, le directeur général qui avait lancé un plan de réduction drastique de la production d'hydrocarbures et d'investissement massif dans les renouvelables, la nouvelle direction, incarnée par Murray Auchincloss, a pris un cap diamétralement opposé.

Dès son arrivée au poste de directeur général, Murray Auchincloss a acté l'abandon de l'objectif de réduire de 40 % la production de pétrole et de gaz d'ici à 2030, un engagement phare de l'ère Looney. À la place, le groupe a annoncé une hausse de ses investissements dans l'amont pétrolier et gazier, tout en réduisant ses dépenses dans les énergies bas-carbone, y compris l'éolien offshore et le solaire. Des actifs dans ces secteurs ont été cédés ou mis en vente, et des projets de parcs éoliens en mer du Nord ont été suspendus.

Des objectifs climatiques revus à la baisse

Dans la foulée de ce changement de cap, BP a également révisé ses objectifs de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre. L'ambition de réduire de 50 % l'intensité carbone de ses produits vendus d'ici à 2050 a été repoussée à une date ultérieure non précisée. Ces décisions ont suscité une vive inquiétude parmi les investisseurs et les organisations non gouvernementales spécialisées dans le climat.

« Ce n'est pas simplement un changement de direction, c'est un reniement pur et simple des engagements pris en 2020, lorsque BP affichait l'ambition de devenir une entreprise neutre en carbone », analyse une source proche du dossier. Le limogeage du président du conseil d'administration, perçu comme le dernier rempart d'une certaine prudence en matière de transition énergétique, met en lumière le profond virage antitransition climatique pris par la compagnie.

Réactions des milieux financiers et écologistes

Ces orientations stratégiques ont provoqué des réactions contrastées. Du côté des marchés financiers, l'action BP a légèrement rebondi à l'annonce du départ de M. Manifold, les investisseurs y voyant le signe d'une politique plus prévisible et alignée sur la maximisation des rendements à court terme. À l'inverse, les fonds d'investissement responsables et les organisations environnementales ont vivement critiqué cette évolution.

Plusieurs grandes agences de notation extra-financière ont d'ores et déjà annoncé qu'elles révisaient à la baisse leur évaluation de la performance climatique du groupe. « BP est en train de brûler sa crédibilité climatique en quelques mois. Ce recentrage sur les hydrocarbures est un signal désastreux envoyé à l'ensemble du secteur », a déclaré un porte-parole d'une ONG environnementale basée à Londres.

Un contexte politique et sociétal tendu

Cette crise interne intervient alors que le Royaume-Uni s'apprête à accueillir la prochaine conférence des Nations unies sur le climat (COP). Le gouvernement britannique, qui a fait de la lutte contre le réchauffement climatique une priorité affichée, se trouve dans une position délicate. Les députés de la commission parlementaire sur le changement climatique ont convoqué Murray Auchincloss pour qu'il s'explique sur la nouvelle stratégie de BP.

Par ailleurs, des mouvements de grève et de contestation sociale se font jour parmi les salariés du groupe, notamment au sein des branches dédiées aux énergies renouvelables, inquiets pour leur avenir professionnel. Des assemblées générales de salariés ont eu lieu sur plusieurs sites britanniques, réclamant un moratoire sur les licenciements et un maintien des investissements verts.

En coulisses, une bataille pour le contrôle du conseil d'administration se profile, avec des actionnaires activistes prêts à entrer au capital pour imposer un retour à une stratégie plus ambitieuse en matière climatique. Le feuilleton BP est loin d'être terminé.