Le dollar, pilier de l'économie mondiale, est souvent associé à l'histoire des États-Unis. Pourtant, ses racines plongent cinq siècles en arrière, bien avant la déclaration d'indépendance américaine. C'est cette perspective longue que propose un récent épisode du podcast « Odd Lots », qui reçoit Brendan Greeley, journaliste et auteur, pour une plongée dans l'histoire méconnue de la monnaie la plus influente du monde.
Des origines européennes à la monnaie américaine
Contrairement à une idée reçue, le dollar ne naît pas avec la révolution américaine. Brendan Greeley explique que le terme même de « dollar » dérive du thaler, une pièce d'argent frappée au XVIe siècle en Europe centrale, dans la région de Joachimsthal (l'actuelle République tchèque). Ces pièces, appelées « Joachimsthaler », puis simplement « thaler », étaient largement utilisées dans le commerce européen. Lorsque les colons européens s'installent en Amérique du Nord, ils apportent avec eux ces pièces espagnoles et autrichiennes, qui circulent couramment. Le dollar espagnol, notamment, reste une monnaie de référence pendant toute la période coloniale.
L'épisode retrace ensuite comment, après l'indépendance, les États-Unis choisissent de conserver le nom de « dollar » pour leur propre monnaie nationale, un choix dicté autant par la familiarité que par la volonté de s'inscrire dans un système de paiement international déjà existant. Greeley souligne que ce passé pluriel du dollar explique pourquoi la devise américaine a longtemps conservé un lien avec l'argent métal, avant de basculer vers l'étalon-or au XIXe siècle.
De l'étalon-or au pétrodollar : la montée en puissance
Le podcast revient en détail sur les grandes étapes qui ont fait du dollar la monnaie de réserve mondiale. La conférence de Bretton Woods, en 1944, consacre officiellement le dollar comme pivot du système monétaire international, convertible en or. Cette période dure jusqu'en 1971, lorsque le président Richard Nixon met fin à la convertibilité du dollar en or, une décision connue sous le nom de « choc Nixon ». Loin d'affaiblir la monnaie américaine, cet abandon de l'étalon-or ouvre la voie à une nouvelle phase de son hégémonie.
Brendan Greeley explique que la véritable force du dollar après 1971 réside dans un accord tacite avec les pays producteurs de pétrole : le pétrole est alors négocié exclusivement en dollars. Cette « pétrodollarisation » oblige tous les pays importateurs d'énergie à détenir des réserves de dollars, créant une demande artificielle mais permanente pour la devise américaine. Ce mécanisme, selon Greeley, est au cœur de la puissance économique et politique des États-Unis depuis un demi-siècle.
Le dollar face à ses défis contemporains
L'épisode aborde également les menaces actuelles contre la suprématie du dollar. L'émergence de monnaies numériques, comme les cryptomonnaies ou les projets de monnaies numériques de banque centrale (MNBC) lancés par la Chine ou la zone euro, pourrait à terme offrir des alternatives au système dollarisé. De même, les tentatives de certains pays (Russie, Chine, Iran) de développer des systèmes de paiement alternatifs au réseau SWIFT, dominé par le dollar, sont évoquées comme des défis à long terme.
Cependant, Greeley tempère ces inquiétudes en rappelant la force d'inertie des réseaux financiers établis. Selon lui, le dollar bénéficie d'une « liquidité profonde » et d'une confiance institutionnelle que ni les cryptomonnaies, ni les monnaies numériques étatiques ne peuvent égaler pour l'instant. Il cite le fait que plus de 60 % des réserves de change mondiales sont encore libellées en dollars, et que la majorité du commerce international (notamment les matières premières) se fait en dollars. Le véritable danger, suggère-t-il, ne viendrait pas d'une monnaie de remplacement unique, mais d'une fragmentation progressive du système monétaire en blocs régionaux, un scénario qui réduirait le rôle du dollar sans le supprimer.
Un récit géopolitique et monétaire
Au-delà des aspects techniques, le podcast « Odd Lots » met en lumière la dimension profondément politique de la monnaie. Brendan Greeley insiste sur le fait que le dollar n'est pas seulement un outil économique, mais aussi un instrument de pouvoir : les sanctions financières américaines, rendues possibles par la centralisation des transactions en dollars, en sont l'illustration la plus récente. L'histoire du dollar est ainsi indissociable de celle de la puissance américaine, et tout déclin futur de la monnaie refléterait avant tout un déclin géopolitique.
L'épisode s'achève sur une note nuancée : si le dollar domine encore largement, les fondations de cette domination sont moins solides qu'il y a vingt ans. Les auditeurs sont invités à considérer que la monnaie, loin d'être un sujet technique réservé aux économistes, est un révélateur des rapports de force mondiaux, passé et présents.