Un nouveau symbole national ?
Le bassin-reflet (Reflecting Pool) de l’Esplanade nationale (National Mall), longue étendue d’eau peu profonde s’étendant du monument de Washington au mémorial Lincoln, est devenu le théâtre d’une controverse inattendue. Après une tentative de rénovation ordonnée par le président Donald Trump, la pièce d’eau s’est retrouvée envahie par une prolifération d’algues, suscitant commentaires politiques et interrogations scientifiques.
En juin, le chef de l’État avait ordonné de vider le bassin, de le repeindre en « bleu drapeau américain » (American flag blue), puis de le remplir à nouveau. Mais rapidement, la peinture s’est mise à peler par grands lambeaux. Le bassin s’est alors couvert d’algues. Sur son réseau Truth Social, Donald Trump a attribué cette situation à des « vandales d’extrême gauche, des gens qui haïssent vraiment notre pays ». Il a ensuite proclamé le problème résolu, écrivant que « le bassin-reflet est désormais en pleine utilisation » et que « les algues criminellement fabriquées ont disparu ».
Nouveau bassin, nouvelles algues
Les spécialistes avancent une explication plus technique. Le phénomène serait dû au « syndrome du nouveau bassin » (new pond syndrome), c’est-à-dire la prolifération inévitable d’organismes lorsque l’on laisse une grande étendue d’eau peu profonde exposée au soleil. L’ajout de peroxyde d’hydrogène par les employés des parcs nationaux pour tenter d’éliminer les algues aurait également contribué au déséquilibre.
Lors d’une visite sur place, un journaliste a constaté qu’une clôture grillagée avait été érigée autour du site, avec une zone tampon d’environ 90 mètres (une centaine de yards). Le bassin lui-même était invisible, dissimulé par la clôture et les arbres. Au mémorial de la Seconde Guerre mondiale, des touristes profitaient pourtant de l’eau claire des fontaines.
Près du mémorial Lincoln, où la clôture s’approchait davantage de l’eau, on pouvait encore observer, contrairement aux affirmations présidentielles, de petits radeaux d’algues vert vif à la surface. Un biologiste, Curt Stager, du Paul Smith’s College, a identifié des algues ressemblant à des Scenedesmus ou Desmodesmus, des phytoplanctons d’eau douce. Il les a comparées à « de petites émeraudes avec de petites épines ». Le bassin n’a jamais été totalement exempt d’algues, et des opérations de nettoyage ont toujours été nécessaires.
De la science au symbole
Au-delà de l’anecdote, cet incident a nourri une réflexion plus large. Certains commentateurs ont vu dans l’état du bassin une métaphore : vanité présidentielle, corruption, incompétence, ou le paradoxe d’un élu promettant de « drainer le marais » (drain the swamp) et finissant par en créer un. D’autres ont évoqué le triomphe de l’opacité gouvernementale sur la transparence.
L’article original d’où sont tirés ces éléments proposait même un point de vue radical : laisser les algues s’épanouir, au nom du patriotisme. Il soulignait que les algues sont parmi les formes de vie les plus anciennes et les plus fondamentales de la planète, produisant l’oxygène que nous respirons. Sous leur aspect de « vase d’étang », elles sont essentielles à la vie. Le biologiste Curt Stager a rappelé que, d’un point de vue taxonomique, les algues sont un « fourre-tout », allant de cellules uniques à des organismes géants comme le varech.
Une affaire close ?
Malgré les déclarations officielles affirmant le retour à la normale, la persistance d’algues visibles et la présence de la clôture interrogent. L’épisode illustre les défis techniques de l’entretien d’un monument aquatique emblématique, mais aussi la manière dont un simple problème de maintenance peut se muer en symbole politique. Le bassin, censé refléter l’image de la nation, en reflète aujourd’hui les contradictions.