Des températures plus élevées et des épisodes de sécheresse plus intenses pourraient priver les sociétés indigènes d'Amazonie d'une part considérable des ressources végétales qu'elles utilisent pour se nourrir, se soigner ou pratiquer leurs rituels. Une équipe de chercheurs de l'Université de Zurich a publié le 8 juillet dans la revue Nature une analyse alarmante sur le devenir de ce patrimoine botanique.

En croisant des données climatiques avec un inventaire inédit des plantes employées par les peuples de la forêt, les scientifiques concluent que le réchauffement planétaire pourrait entraîner la disparition d'environ 30 % des espèces utiles dans les zones où elles sont traditionnellement récoltées. Ce déclin se produirait même si les États parviennent à contenir l'élévation des températures à des niveaux modérés, ce qui témoigne de la fragilité de la flore amazonienne face aux chocs thermiques et hydriques.

Des espèces emblématiques menacées

Parmi les végétaux directement concernés figurent le yoco, une liane ligneuse que les Secoya du nord-ouest de l'Amazonie transforment en une boisson matinale tonifiante. Le fruit violet foncé de l'ibapichuna, que les Cubeo de Colombie cuisinent pour préparer une boisson digestive, est aussi en danger. De même que le wingimonkawe, un arbre dont l'écorce est utilisée par les Waorani d'Équateur pour traiter les blessures infectées.

« Ce réservoir d'espèces et de richesse culturelle fait partie de ce que nous sommes en tant qu'humanité », a déclaré Jordi Bascompte, professeur d'écologie à l'Université de Zurich et coauteur de l'étude. Il a souligné que cette diversité constitue également un potentiel scientifique largement inexploré, comparable à la découverte de la quinine, le traitement antipaludéen issu de l'écorce d'un arbre de la forêt tropicale.

Un travail colossal de collecte de données

Pour parvenir à ces résultats, le chercheur principal Rodrigo Cámara Leret, assistant au Département de botanique systématique et évolutive de l'Université de Zurich, a entrepris un vaste travail d'archives. Il a dépouillé des ouvrages, des articles scientifiques et des rapports de terrain, y compris des monographies des années 1950 sur les poisons de pêche, des études des années 1960 et 1970 consacrées à la boisson hallucinogène ayahuasca, ainsi que des inventaires modernes de plantes employées par des sages-femmes et des guérisseurs traditionnels. Il a également consulté les récits des premiers Européens ayant parcouru l'Amazonie – missionnaires, explorateurs et naturalistes mandatés par les puissances coloniales – en démêlant des noms d'espèces antérieurs à la classification standardisée.

Un savoir en première ligne des bouleversements climatiques

L'Amazonie subit déjà de plein fouet les effets du changement climatique, avec des incendies de forêt dévastateurs et des sécheresses toujours plus sévères. Les scientifiques s'interrogent sur la possibilité que la forêt franchisse bientôt un point de bascule, où une partie des arbres céderait la place à des savanes, ce qui perturberait les régimes de précipitations à l'échelle continentale.

Pour les communautés indigènes, les dégâts sont d'ores et déjà visibles. « Le changement climatique a été clairement remarqué à grande échelle », a témoigné Yadira Kasent, maire adjointe du canton de Morona en Équateur. Appartenant au peuple Shuar, elle a expliqué que les plantes natives sont au cœur du quotidien : fruits et tubercules pour l'alimentation, écorces et succulentes pour soigner les maux d'estomac, feuilles pour les cosmétiques. « Nous avons appris à vivre avec elles et leur usage se transmet depuis des générations pour d'innombrables besoins », a-t-elle ajouté.

L'étude met en lumière la vulnérabilité d'un savoir accumulé sur des siècles par les centaines de sociétés autochtones d'Amazonie. Alors que les négociations climatiques internationales peinent à contenir le réchauffement, ce sont aussi les bases mêmes de modes de vie ancestraux qui pourraient s'éroder, emportant avec elles un potentiel pharmacologique encore largement méconnu.