Le rire n'est pas l'apanage des humains. Les grands singes, eux aussi, émettent des vocalisations lorsque le jeu ou les chatouilles les saisissent, et ces expressions présentent une structure rythmique comparable à celle de notre propre hilarité, selon une nouvelle recherche scientifique.

Des chercheurs de l'université de Warwick, au Royaume-Uni, ont analysé d'anciens enregistrements de plusieurs espèces de grands singes – chimpanzés, gorilles et bonobos – ainsi que d'enfants humains, afin de comparer les caractéristiques acoustiques de leurs rires. Ces bandes sonores, collectées il y a une vingtaine d'années par Marina Davila-Ross, de l'université de Portsmouth, ont constitué la matière première de l'étude, publiée dans la revue scientifique Communications Biology.

Un rythme commun vieux de 15 millions d'années

Les résultats montrent que tous les grands singes émettent des rires sur un rythme régulier et répétitif. Cette similarité suggère que l'ancêtre commun des humains et des autres grands singes, qui vivait il y a environ 15 millions d'années, possédait déjà cette capacité à rire de manière rythmée. Les auteurs estiment donc que les racines de l'humour humain plongent bien plus loin dans l'histoire évolutive qu'on ne le pensait.

Cependant, une différence majeure sépare le rire humain de celui de nos cousins primates. Chez les singes non humains, le rire apparaît comme relativement fixe et monotone, alors que les humains font preuve d'une grande souplesse dans l'expression de leur gaieté. Ils peuvent moduler la vitesse et l'intensité de leurs éclats de rire en fonction du contexte social.

« Je pense que nous pouvons dire que nous sommes les maîtres du rire », a déclaré Chiara De Gregorio, chercheuse à l'université de Warwick et co-auteure de l'étude. « Nous pouvons avoir un petit rire poli devant la reine d'Angleterre, puis, au pub avec nos amis, rire d'une manière très différente. Nous pouvons même rire d'une façon qui communique à l'autre que nous n'avons en réalité pas trouvé sa blague drôle. »

Un lien avec l'émergence du langage

Cette flexibilité vocale n'est pas anodine. Elle repose sur un contrôle précis des cordes vocales et de la respiration, des compétences qui auraient également été nécessaires à l'apparition de la parole articulée chez les humains. L'étude suggère que la maîtrise croissante du rire, au fil de l'évolution, a pu préfigurer les capacités nécessaires au langage oral.

« Cette recherche démontre le caractère unique du rire humain », a commenté Greg Bryant, chercheur en sciences cognitives à l'université de Californie à Los Angeles, qui n'a pas participé aux travaux. « Elle offre une fenêtre sur l'évolution vocale humaine. »

En croisant les données acoustiques des différents primates, l'équipe de Warwick a ainsi pu cartographier une partie de l'arbre évolutif du rire. Les humains, en développant une gamme plus variée de rires, auraient acquis un outil social puissant, capable de renforcer les liens, de signaler l'appartenance à un groupe ou de désamorcer les tensions. Les singes, eux, rient de façon plus stéréotypée, mais ce comportement ludique remplit également des fonctions sociales essentielles au sein de leurs communautés.

Cette étude apporte un éclairage nouveau sur la manière dont les comportements vocaux complexes ont émergé chez les primates, et souligne que le rire, bien que profondément ancré dans notre histoire biologique commune, a connu chez les humains un développement particulier, intimement lié à notre capacité à communiquer par le langage.