L'encyclopédie en ligne Wikipédia, pilier de l'internet participatif depuis vingt-cinq ans, traverse une zone de fortes turbulences. À la fois rongée par des tensions internes et contestée de l'extérieur, elle subit de plein fouet l'essor de l'intelligence artificielle (IA) générative. Le site, qui repose sur le travail bénévole de milliers de contributeurs, a vu son nombre de pages vues chuter de 8 % en l'espace d'un an, selon des données récentes. Ce repli nourrit les craintes d'une marginalisation progressive face aux moteurs de recherche conversationnels et aux encyclopédies automatiques.

Une position radicale contre l'IA rédactionnelle

La fondation Wikimedia, qui gère l'encyclopédie, maintient une ligne claire : interdiction formelle d'utiliser l'IA générative pour écrire ou modifier les articles. Les cofondateurs Jimmy Wales et Larry Sanger considèrent que les modèles de langage actuels ne présentent pas les garanties de fiabilité nécessaires à un projet qui se revendique source de référence. Un des cofondateurs a ainsi déclaré que l'on ne peut pas « vraiment lui faire assez confiance », résumant la position officielle. Cette méfiance s'appuie sur les risques de désinformation, d'hallucinations factuelles et de partialité algorithmique que l'encyclopédie refuse d'intégrer dans son processus éditorial.

Cependant, les décisions prises par le passé ne sont pas toutes aussi restrictives. L'encyclopédie utilise ponctuellement des outils d'IA pour des tâches non rédactionnelles, comme la détection de vandalisme ou l'identification de contributions frauduleuses. Mais la rédaction, cœur du projet, reste l'apanage des humains. Cette posture, défendue comme un gage de qualité, expose néanmoins Wikipédia à un désavantage concurrentiel croissant.

La concurrence s'organise avec des plateformes dopées à l'IA

En octobre 2025, Elon Musk a lancé Grokipédia, une encyclopédie en ligne qui se présente comme une alternative « antiwoke » à Wikipédia et qui repose massivement sur l'intelligence artificielle. L'outil, qui promet une génération automatisée d'articles, a bénéficié d'une forte couverture médiatique et d'une base d'utilisateurs initiale importante. Cette offensive venue des États-Unis s'ajoute à la pression exercée par les grandes IA génératives (ChatGPT, Gemini, etc.) qui répondent désormais aux requêtes des internautes sans les rediriger vers les pages de l'encyclopédie, comme c'était le cas auparavant avec les moteurs de recherche classiques.

Les modèles de langage, en produisant des réponses synthétiques directement dans l'interface, réduisent mécaniquement le trafic vers les sites source. Wikipédia, qui était l'une des principales sources citées par Google, perd ainsi l'un de ses principaux canaux de visibilité. Les internautes consultent moins les articles originaux, et le temps passé sur le site diminue.

Des signaux d'alarme venus de la communauté

Au sein même de la communauté des contributeurs, l'inquiétude monte. Julien Hébrard, membre actif depuis vingt ans avec plus de 15 000 contributions à son actif, a exprimé publiquement son désarroi. Il déplore que « personne ne réagit et prend conscience du phénomène alors que tout s'accumule pour que l'avenir soit sombre ». Il pointe l'absence d'innovation, la baisse du nombre d'administrateurs – ces bénévoles chargés de la modération et de la maintenance – et l'érosion continue des pages vues. Selon lui, ce déclin s'installe sans que la fondation ne propose de stratégie de riposte visible.

Cette défection des forces vives est un symptôme préoccupant. La charge de travail repose sur un nombre réduit de contributeurs, ce qui ralentit l'actualisation des articles et fragilise la capacité de l'encyclopédie à réagir face aux tentatives de manipulation. Des groupes extérieurs, qu'il s'agisse de lobbies commerciaux ou de militants politiques, tentent régulièrement d'influencer le contenu. La lutte contre la désinformation, autrefois présentée comme un atout, devient plus difficile à mener avec des effectifs en baisse.

Un modèle économique et participatif sous pression

L'encyclopédie dépend uniquement des dons pour fonctionner, sans publicité. Or, la baisse de trafic pourrait à terme affecter sa capacité à collecter des fonds. La fondation Wikimedia reste bien dotée, mais les signaux sont suffisamment forts pour susciter des débats stratégiques : faut-il assouplir l'interdiction de l'IA pour rester compétitif ? Faut-il au contraire miser sur la confiance que les utilisateurs accordent à un contenu vérifié par des humains, dans un monde saturé de contenus automatisés ?

Jusqu'à présent, la direction a choisi de camper sur ses positions. Jimmy Wales a réaffirmé que la qualité ne pouvait être sacrifiée sur l'autel de la vitesse. Mais cette voie étroite expose l'encyclopédie à un double risque : d'un côté, voir ses utilisateurs la délaisser au profit d'outils plus rapides et plus immersifs ; de l'autre, ne pas parvenir à renouveler sa communauté de bénévoles, vieillissante et découragée.

Quel avenir pour l'internet collaboratif ?

Le déclin de Wikipédia – s'il se confirme – serait un symbole fort de la transformation de l'internet. Le modèle du « wiki », fondé sur la coopération désintéressée et la sagesse des foules, a incarné l'esprit des débuts du web. Aujourd'hui, l'IA promet une connaissance instantanée, mais souvent peu fiable. La question posée par les difficultés de Wikipédia dépasse le simple sort d'un site : elle interroge la place de l'humain dans la production et la validation du savoir à l'ère algorithmique.

Pour l'instant, l'encyclopédie tient bon, mais ses fondations tremblent. Les prochains mois diront si un compromis est possible entre pureté éditoriale et adaptation technologique, ou si, comme le redoutent ses plus fidèles contributeurs, l'avenir s'assombrit irrémédiablement.