Dans une tribune publiée ce jeudi 27 mai, Anne-Solène Rolland, conservatrice générale du patrimoine et directrice de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA), se félicite de l’évolution du regard porté sur la restitution des biens culturels. « La restitution de biens culturels n’est plus le tabou qu’elle était il y a encore dix ans », écrit-elle, alors que la loi relative à la restitution des œuvres d’art ayant fait l’objet d’une appropriation illicite a été promulguée le 9 mai 2026.
Une loi aux conséquences larges
Ce texte législatif, adopté après plusieurs mois de débats au Parlement, vise à faciliter le retour d’œuvres acquises de manière frauduleuse, notamment dans le contexte des spoliations nazies et des pillages coloniaux. Anne-Solène Rolland y voit « une étape historique » et souligne que la France, longtemps critiquée pour sa lenteur sur ces questions, se dote désormais d’un cadre juridique clair. La loi prévoit que les musées nationaux et les collectivités territoriales puissent, sous certaines conditions, restituer des biens sans avoir à passer par une loi d’espèce, comme c’était le cas auparavant.
Un changement de paradigme
La directrice de l’INHA estime que le contexte international a joué un rôle déterminant dans cette évolution. « Les demandes des pays d’origine, les travaux des historiens et la pression des opinions publiques ont transformé un sujet autrefois confidentiel en une priorité politique », analyse-t-elle. Elle rappelle que le rapport Sarr-Savoy de 2018 sur la restitution du patrimoine africain avait déjà ouvert la voie, mais que la nouvelle loi permet d’aller plus loin en systématisant les procédures. « Il ne s’agit plus de cas isolés, mais d’une politique publique assumée », insiste-t-elle.
Des résistances persistantes
Pour autant, Anne-Solène Rolland ne minimise pas les difficultés qui subsistent. Elle reconnaît que la restitution reste un sujet « complexe et parfois douloureux », notamment pour les conservateurs de musée qui voient partir des pièces majeures de leurs collections. « Il faut accompagner ces professionnels et leur donner les moyens de mener des recherches en toute transparence », préconise-t-elle. La loi elle-même prévoit un délai de deux ans pour que chaque établissement puisse identifier les œuvres concernées et engager les démarches nécessaires.
Un enjeu de justice et de diplomatie
Au-delà des aspects juridiques, la directrice de l’INHA souligne les dimensions diplomatiques et mémorielles de cette politique. « Restituer, ce n’est pas seulement rendre un objet, c’est reconnaître une injustice et rétablir un lien de confiance entre les peuples », écrit-elle. Elle cite l’exemple récent de la restitution d’un trésor royal au Bénin ou de manuscrits à l’Éthiopie, qui ont contribué à apaiser des relations bilatérales parfois tendues. À terme, espère-t-elle, cette loi pourrait faire de la France un modèle en matière de gestion du patrimoine contesté.
Une application sous surveillance
La mise en œuvre concrète du texte sera suivie de près par les associations de victimes de spoliations et par les chercheurs. Anne-Solène Rolland appelle à la création d’un observatoire indépendant chargé de suivre les restitutions et de publier des rapports annuels. « La transparence sera la clé de la réussite de cette réforme », conclut-elle, tout en appelant les autres pays européens à s’engager dans la même voie.