Un territoire qui rétrécit
L’île de Tangier, perdue dans la baie de Chesapeake, est en train de disparaître. Son littoral recule depuis des décennies, et la montée des eaux menace aujourd’hui de submerger complètement ce petit territoire de quelques kilomètres carrés, situé à seulement quelques pieds au-dessus du niveau de la mer. Des scientifiques prévoient qu’elle deviendra inhabitable d’ici quelques décennies. Sa population, déjà réduite à quelques centaines d’habitants, continue de diminuer.
C’est dans ce décor que David Usui a tourné son documentaire « Been Here Stay Here », présenté comme un portrait lyrique et empathique de cette communauté soudée. Le film, qui dure 1 heure 26 minutes, suit les habitants sur l’île et sur l’eau, témoignant de leur vie quotidienne face à un avenir incertain.
Une foi inébranlable dans la providence
L’originalité de Tangier Island ne réside pas seulement dans sa fragilité géographique. Une large part de ses résidents ne croit pas que le changement climatique soit causé par l’activité humaine – certains doutent même de sa réalité. Lors de l’élection nationale de 2024, 88 % des suffrages exprimés sur l’île sont allés à l’ancien président Donald Trump.
Le documentaire explore cette tension sans être didactique. Des scientifiques viennent expliquer les réalités de l’érosion et les raisons pour lesquelles des mesures comme la construction d’une digue n’ont pas été prises. Mais le film laisse surtout la parole aux habitants. Un vieux pêcheur déclare : « L’homme n’est pas la cause du changement climatique. Nous ne pouvons rien y faire. » Un autre affirme : « Nous attendons tous que quelque chose se produise immédiatement, mais le Seigneur agit à son heure. »
Ces propos sont mis en perspective par les images des vagues et les réflexions méditatives des résidents, dont le dialecte spécifique est présenté comme difficile à décrire.
Une communauté de pêcheurs et de croyants
L’île abrite deux églises – une méthodiste, une non confessionnelle – et une seule école. La plupart des hommes sont des « watermen », pêcheurs et crabiers. Les familles y vivent depuis plusieurs générations. « Been Here Stay Here » suit plusieurs personnages : des enfants qui jouent sur la plage et parlent de devoir « construire un grand mur », un jeune garçon qui apprend le métier de la pêche, des personnes âgées qui s’interrogent sur l’avenir de leurs petits-enfants sur l’île, ou encore un insulaire parti à l’université qui tente d’expliquer son enfance à ses nouveaux amis.
Le réalisateur tisse ces vignettes avec des plans de vagues et des paroles de l’Évangile. Les femmes âgées à l’église décrivent leurs bénédictions et expriment leur foi que Dieu sauvera leurs maisons. « Tous ceux d’entre nous s’attendent à ce que quelque chose se produise immédiatement, mais le Seigneur agit en son temps », explique une voix masculine.
Un film élégiaque sur ce qui va disparaître
« Been Here Stay Here » n’est pas un film à thèse. Il refuse la pédagogie brutale et préfère une approche presque hypnotique, faite de silences et de paysages menacés. Le documentaire interroge ce qui sera bientôt perdu – non seulement une terre, mais tout un mode de vie, une culture, une façon d’habiter le monde.
David Usui, dont c’est le premier long métrage, parvient à montrer la complexité d’une communauté qui regarde son sol s’effriter tout en s’en remettant à Dieu. Entre résilience et déni, entre attachement et fatalisme, « Been Here Stay Here » dresse le portrait d’une humanité prise dans les rets du temps qui passe et de la mer qui monte.
Le film est actuellement en salles.