L’examen du projet de loi d’urgence agricole a réservé une surprise de taille au gouvernement. Samedi 30 mai, dans l’hémicycle, une alliance de circonstance entre la France insoumise et le Rassemblement national a permis l’adoption de plusieurs amendements instaurant un « prix plancher » pour les produits agricoles, allant bien au-delà des ajustements proposés par l’exécutif.

Une « régulation des prix » imposée à la majorité

À l’origine, le texte gouvernemental prévoyait des aménagements limités des négociations commerciales. Mais les députés ont voté un dispositif beaucoup plus contraignant : un prix plancher serait fixé dans le cadre des discussions entre les agriculteurs et leurs premiers acheteurs, afin de garantir un revenu minimal aux exploitants.

La députée Insoumise Manon Meunier a justifié cette initiative : « L’urgence agricole, elle est sur le revenu. Et le revenu, il passe bien évidemment par le prix et il passe par le courage politique de donner un véritable rapport de force aux agriculteurs face à la grande distribution et face à l’agroalimentaire. »

Le Rassemblement national a apporté son soutien à ces amendements, faisant pencher la balance contre l’avis du camp présidentiel. Le député Renaissance Guillaume Kasbarian a dénoncé « un blocage des prix orchestré entre la gauche et le RN », estimant que des prix planchers trop élevés « conduisent à de l’inflation et à une hausse du prix du Caddie en supermarché ».

La colère de la ministre de l’Agriculture

Annie Genevard, ministre de l’Agriculture, n’a pas caché son mécontentement. « Les amendements adoptés successivement ont largement détourné ce volet de son objet », a-t-elle déclaré. « Toutes ces mesures sont profondément préjudiciables à l’intérêt des producteurs eux-mêmes », a-t-elle ajouté, après avoir subi plusieurs revers dans l’hémicycle.

En réaction, le bloc central a obtenu la suppression d’un autre article du texte, qui prévoyait d’étendre l’expérimentation de « tunnels de prix » – un système fixant un prix plancher et un plafond dans les négociations, déjà testé dans la filière viande bovine et demandé par les viticulteurs. Annie Genevard a justifié cette suppression en estimant que ce dispositif était devenu « rendu inopérant » après l’adoption des prix planchers.

Cette décision a provoqué la déception de la gauche, qui jugeait les deux mesures « complémentaires ». Le socialiste Dominique Potier a exprimé son regret : « C’est un renoncement à la régulation. »

Prochaine étape : le Sénat

Le projet de loi d’urgence agricole, qui a également été marqué par des débats sur la facilitation des retenues d’eau (« bassines ») et l’obligation de produits français dans les cantines, doit être soumis au vote solennel de l’Assemblée nationale mardi. Mais l’avenir des prix planchers reste incertain : le texte passera ensuite au Sénat, où la chambre haute pourrait revenir sur cette mesure. Plusieurs observateurs anticipent un rejet ou un rééquilibrage par les sénateurs, qui examinent le texte à la fin du mois de juin.

Le gouvernement, qui espérait une loi consensuelle pour répondre à la crise agricole, se trouve pris en tenaille entre des oppositions aux positions radicalement opposées sur la régulation des marchés.