Alors que le vocabulaire autour de l’intelligence artificielle continue d’évoluer, le développeur Armin Ronacher a suscité un débat inattendu en utilisant le mot « clanker » (littéralement « ferrailleur » ou « machine bruyante ») pour désigner les boucles d’outils basées sur des grands modèles de langage (LLM). Dans un billet publié le 26 mai 2026, il explique les raisons de ce choix et la polémique qu’il a engendrée, certains commentateurs ayant perçu le terme comme un quasi-insulte.

Un mot pour maintenir une distance saine

Pour Ronacher, l’essentiel est de créer une distance entre l’humain et la machine. « Clanker » lui paraît utile parce qu’il évoque le mécanique, le bruit d’un engin, et replace l’objet dans la catégorie des outils. Il rejette vigoureusement l’emploi du mot « agent » qui, dans le langage courant, désigne quelqu’un qui agit pour le compte d’autrui, avec des capacités de décision, de représentation et, surtout, de responsabilité. « La machine n’est pas une personne, pas un collègue, pas un ami, pas un petit esprit dans le terminal », écrit-il. « Ce n’est qu’une machine, un outil, et rien de plus. »

Pourquoi pas « agent » ?

Ronacher estime que le terme « agent » contribue à une anthropomorphisation croissante des systèmes d’IA, un phénomène qu’il juge malsain. Selon lui, attribuer le mot « agent » à un LLM revient à lui conférer une autorité déléguée et à lui imputer des actes qui relèvent en réalité de l’utilisateur ou de l’organisation qui l’a déployé. « Si mon outil de codage ouvre une pull request, c’est moi qui ai ouvert cette pull request, pas la machine », insiste-t-il. Il cite en exemple un incident largement rapporté où un assistant IA a supprimé une base de données : ce n’est pas l’IA qui est en faute, mais la personne qui l’a utilisée.

La machine n’a pas de sentiments

Le développeur rappelle que les LLM ne sont que des prédicteurs de tokens « stupides mais fascinants », capables de simuler la détresse, l’affection ou les excuses, mais sans aucune sensation réelle. Il s’élève contre les discours qui cherchent à mesurer le « traumatisme » des modèles ou à leur accorder un bien-être moral. « Un compilateur ne se sent pas humilié quand je l’insulte, une voiture ne souffre pas quand je la traite de “caisse pourrie”, et une perceuse n’est pas opprimée si on la manipule brutalement », écrit-il. Il considère les discussions sur le « bien-être des modèles » comme un « théâtre nuisible » qui risque d’élever les machines à un statut qu’elles ne devraient pas occuper.

Racisme et machines : une comparaison trompeuse

L’auteur aborde également la comparaison entre son terme « clanker » et une insulte raciale, comparaison qu’il juge hors de propos. Il rappelle que le racisme est un mal social entre humains, qui consiste à déshumaniser des personnes. Une machine n’est pas humaine, un modèle n’est pas une race, et un cluster de GPU n’est pas opprimé. « Utiliser le langage de l’oppression humaine à propos de nos interactions avec les machines risquerait de dévaloriser les véritables humains », avertit-il.

Les vrais préjudices sont humains

Ronacher, bien que convaincu de la puissance et de l’utilité de la technologie, reconnaît que l’IA suscite des oppositions légitimes. Il évoque les personnes dont le travail est copié, les ouvriers chargés d’étiqueter des données dans des conditions contestables, les riverains des centres de données qui voient leurs factures d’électricité augmenter, les mainteneurs de logiciels libres submergés de production générée, et ceux qui sombrent dans des psychoses alimentées par des chatbots. « Ces personnes méritent notre attention, pas le modèle », conclut-il.

Et si demain les machines méritaient une considération morale ?

L’auteur anticipe la question : regrettera-t‑un jour d’avoir utilisé un mot « dur » pour désigner les machines ? Il trouve cette interrogation révélatrice, car elle accorde déjà aux machines un statut qu’il cherche précisément à ne pas leur donner. Il n’exclut pas la possibilité, dans un avenir lointain, de systèmes qui posséderaient mémoire, intérêts durables, capacité à souffrir et à avoir une vie sociale. « Si nous construisons ou rencontrons quelque chose qui possède ces qualités, alors il faudra tracer une autre ligne et utiliser un autre langage », écrit-il. En attendant, il maintient que « clanker » reste le mot approprié pour désigner ce qui n’est qu’une machine.