Dans un contexte d’urgence climatique et de fragmentation géopolitique, une nouvelle génération d’investisseurs tente de réconcilier rentabilité et durabilité. Marie Ekeland, fondatrice du fonds d’investissement 2050, et Edouard de Saint Pierre, directeur général France de Lombard Odier, plaident pour une finance pragmatique, capable d’orienter les capitaux vers des solutions durables, ambitieuses et stratégiques. Leur vision commune repose sur un constat : pour répondre aux défis planétaires, il faut repenser en profondeur les modèles d’investissement.
Un fonds « evergreen » pour sortir de la logique des sorties rapides
Lancé il y a cinq ans, le fonds 2050 se distingue par sa structure « evergreen », c’est-à-dire sans horizon de sortie fixe. Cette caractéristique permet d’accompagner les entreprises sur la durée, en phase avec les transformations structurelles qu’elles portent. « Nous voulons démontrer qu’une autre manière d’investir est possible, plus en lien avec le temps long, les réalités du terrain et l’impact réel », explique Marie Ekeland. Le fonds gère aujourd’hui plus de 135 millions d’euros et a investi dans douze entreprises. Parmi elles figurent le spécialiste français de la santé connectée Withings, la plateforme de pilotage des données carbone et ESG Sweep, la société de vélos en libre-service Fifteen, et la start-up de réparation de vêtements Tilli. Toutes partagent l’ambition de réinventer des modèles plus durables, ancrés dans l’innovation utile.
Redéfinir la performance : rentabilité et impact au même niveau
Pour Marie Ekeland, la performance ne se limite pas à la rentabilité financière. « Notre objectif est aussi de redéfinir la performance. Pas seulement en termes de rentabilité financière, mais aussi d’impact environnemental, d’accompagnement des entrepreneurs et de dialogue avec le monde de la recherche », précise-t-elle. Cette approche implique de mesurer l’impact réel des investissements, et non pas seulement de se contenter de déclarations d’intention. Le fonds 2050 place ainsi l’impact au même niveau que la performance financière, un positionnement encore rare dans le monde du capital-risque.
Des outils pour mesurer l’alignement climatique
De son côté, Lombard Odier, banque privée et gestionnaire d’actifs, a développé des outils propriétaires pour évaluer l’alignement climatique des portefeuilles et suivre la dynamique de transformation des entreprises. Edouard de Saint Pierre, directeur général France de Lombard Odier, estime que la finance peut jouer un rôle moteur pour transformer les chaînes de valeur et réduire l’empreinte carbone, à condition de s’appuyer sur des données fiables et des trajectoires mesurables. « En soutenant des modèles économiques durables, la finance peut jouer un rôle moteur pour transformer les chaînes de valeur et réduire l’empreinte carbone », affirme-t-il. Cette approche rejoint celle de Marie Ekeland : tous deux insistent sur la nécessité de lier performance financière et impact environnemental de manière transparente et vérifiable.
Une finance pragmatique pour accélérer la transition
Au-delà des outils, c’est une philosophie d’investissement qui est en jeu. Les deux professionnels défendent une finance « pragmatique et solidement ancrée dans la réalité », capable d’orienter les capitaux vers des solutions durables, ambitieuses et stratégiques. Pour Marie Ekeland, la technologie doit être mise au service des grands enjeux planétaires, ce qui nécessite de repenser en profondeur les modèles d’investissement. Edouard de Saint Pierre abonde : la finance peut accompagner, voire accélérer, cette transformation à long terme, à condition d’adopter des horizons temporels plus longs et des critères d’évaluation plus larges.
Des exemples concrets d’entreprises à impact
Les entreprises soutenues par le fonds 2050 illustrent cette vision. Withings, spécialiste de la santé connectée, permet aux utilisateurs de suivre leurs données de santé et de prévenir certaines pathologies. Sweep aide les entreprises à piloter leurs données carbone et ESG, un enjeu crucial pour la transition écologique. Fifteen propose des systèmes de vélos en libre-service dans les villes, favorisant la mobilité douce. Tilli, enfin, se consacre à la réparation de vêtements, luttant ainsi contre le gaspillage textile. Chacune de ces sociétés incarne, à sa manière, la réinvention de modèles économiques plus durables, ancrés dans l’innovation utile.
Vers une généralisation du modèle ?
Si le fonds 2050 reste encore modeste par sa taille, son approche pourrait faire des émules. La pression réglementaire, en particulier européenne, pousse les acteurs financiers à intégrer des critères de durabilité dans leurs décisions d’investissement. Des outils comme ceux développés par Lombard Odier permettent de répondre à cette exigence tout en conservant une performance financière. Le pari de Marie Ekeland et Edouard de Saint Pierre est que la finance durable n’est pas un frein à la rentabilité, mais au contraire un levier de performance à long terme. Reste à convaincre un secteur encore largement dominé par la recherche de rendements à court terme.