Dans une forêt broussailleuse à une heure de la capitale lituanienne, des excavatrices creusent des fossés et des abatteuses d’arbres vrombissent pour restaurer un écosystème gorgé d’eau et infesté de moustiques, drainé à l’époque soviétique. L’objectif est double : aider le climat et défendre le pays contre une invasion. La zone était autrefois une vaste tourbière, et les tourbières sont très efficaces pour stocker le dioxyde de carbone qui réchauffe la planète. Elles ont aussi la particularité d’arrêter les chars, car le sol spongieux ne supporte pas le poids des véhicules blindés, qui s’enlisent souvent définitivement.
Un élément intégral de la défense
Tomas Godliauskas, vice-ministre lituanien de la Défense, a déclaré que les tourbières formeraient « une ligne défensive intégrale » lorsqu’elles seraient combinées à d’autres tactiques militaires. Il a ajouté que ce projet présente l’avantage d’être relativement peu coûteux par rapport à d’autres mesures comme les fossés antichars et les champs de mines. La Lituanie n’est pas le seul pays de l’Union européenne à utiliser les tourbières pour dissuader une invasion russe. La Lettonie et la Finlande, par exemple, cherchent également à restaurer des tourbières à des fins à la fois environnementales et défensives. En Ukraine, des tourbières ont contribué à ralentir les troupes russes lors d’une tentative avortée de progresser vers Kiev en 2022.
Un avantage stratégique face à une armée mécanisée
Richard Hooker, ancien directeur au Conseil de sécurité nationale et aujourd’hui chercheur principal à l’Atlantic Council, un centre d’études basé à Washington spécialisé dans la sécurité internationale, a estimé que la restauration des tourbières pourrait jouer un rôle important dans la défense de la Lituanie contre une invasion venant de l’est. Il a noté qu’une seule autoroute majeure relie Minsk, en Biélorussie, à la capitale lituanienne Vilnius, et que l’armée russe est fortement mécanisée, sans les unités d’infanterie légère que possède l’armée américaine. Cela signifie que des tourbières restaurées et infranchissables forceraient les troupes envahissantes à emprunter les routes et les chemins, où elles seraient plus vulnérables.
Un double bénéfice climatique et militaire
Les tourbières couvrent une infime partie de la surface terrestre mais stockent plus de carbone que les forêts. Leur drainage pendant l’ère soviétique a libéré d’importantes quantités de CO₂. En les restaurant, la Lituanie contribue à la lutte contre le réchauffement climatique tout en renforçant sa sécurité nationale. Ce projet illustre comment des solutions fondées sur la nature peuvent répondre à des enjeux multiples, alliant écologie et défense territoriale. Les autorités espèrent que ces zones humides deviendront un obstacle naturel durable face à d’éventuelles menaces blindées, tout en absorbant le carbone atmosphérique.