L’Éthiopie organise le 1er juin des élections générales qui devraient reconduire le Premier ministre Abiy Ahmed à la tête du pays. Mais dans la région de l’Amhara, deuxième plus peuplée du pays, le scrutin se tient dans un climat de guerre. Depuis plusieurs mois, une insurrection menée par la milice FANO, issue de la population amhara, affronte l’armée fédérale. Les combats, les déplacements de population et la méfiance généralisée transforment le vote en opération à haut risque.
Un scrutin sans véritable opposition Dans de nombreuses circonscriptions amhara, les candidats du Parti de la prospérité, au pouvoir, sont les seuls en lice. Les partis d’opposition, soit ont boycotté le scrutin, soit n’ont pu présenter de listes en raison de l’insécurité ou de manœuvres administratives. « Il n’y a pas d’opposition ici », résume un habitant de Debre Tabor. Les électeurs rencontrés sur place disent n’avoir d’autre choix que de voter pour le parti au pouvoir ou de s’abstenir. Beaucoup estiment que le jeu politique est verrouillé et que le résultat est connu d’avance.
Voter « au milieu du feu » Dans les zones rurales, l’accès aux bureaux de vote est rendu difficile par les affrontements. Dans le village de Tasara Maro, les habitants doivent traverser des zones où les tirs sont fréquents. Un agriculteur, Mihret Abay, raconte avoir marché plusieurs heures pour atteindre le bureau de vote, mais il doute que son vote soit pris en compte. « On vote au milieu du feu », témoigne-t-il. Les responsables locaux confirment que de nombreux bureaux de vote sont installés dans des bâtiments précaires, sans protection, et que le personnel électoral manque de formation. Dans la ville de Gondar, des électeurs font la queue sous la surveillance de soldats.
Un conflit qui paralyse la région La guerre entre l’armée fédérale et FANO a fait des milliers de morts et poussé des centaines de milliers de personnes à fuir leur domicile. Le gouvernement accuse la milice de vouloir déstabiliser le pays, tandis que ses partisans dénoncent une marginalisation de la communauté amhara. Les infrastructures ont été lourdement endommagées : routes coupées, ponts détruits, centres de santé fermés. Dans ces conditions, organiser une élection relève du défi logistique. Le directeur adjoint du bureau électoral local, Habtamu Admassu, explique que les agents électoraux ont été ciblés par des menaces et que plusieurs ont refusé de travailler.
Désillusion et méfiance Au-delà de l’insécurité, l’élection est marquée par un fort sentiment de désillusion. De nombreux Amhara ne croient plus en la promesse d’un vote libre et équitable. « Le gouvernement nous dit que nous sommes libres, mais nous ne pouvons même pas critiquer le parti au pouvoir sans risquer notre vie », confie un enseignant de Debre Tabor qui préfère taire son nom. D’autres pointent du doigt la nomination de responsables locaux proches du pouvoir dans les commissions électorales, ce qui, selon eux, fausse le processus. La commission nationale électorale dément tout favoritisme et assure que les opérations de vote se déroulent dans le respect des règles.
Une participation incertaine Les autorités locales espèrent une participation d’au moins 50 %, mais les observateurs sur place jugent ce chiffre irréaliste. Dans les zones les plus touchées par les combats, les électeurs craignent de se rendre aux urnes. « Beaucoup de gens ont peur de sortir de chez eux. Ils pensent que voter est inutile », explique un commerçant de Gondar. Les forces de sécurité ont été déployées en nombre pour protéger les bureaux, mais leur présence n’apaise pas les esprits. Certains habitants accusent l’armée d’intimider les électeurs.
Des voix discordantes Malgré les difficultés, quelques candidats indépendants tentent de se faire entendre. Mais ils sont rares et leurs chances sont quasi nulles. L’un d’eux, Molla Mohammed, explique que sa campagne se limite à des réunions discrètes dans les villages. « Je ne peux pas faire de grands rassemblements. Chaque fois que j’essaie, les autorités me convoquent et me demandent de cesser mes activités », dit-il. La plupart des médias ne couvrent pas les candidats de l’opposition, et les réseaux sociaux sont étroitement surveillés.
Un test pour le pouvoir L’élection en Amhara est un test pour le gouvernement d’Abiy Ahmed. Officiellement, le Premier ministre promet un scrutin transparent et inclusif. Mais la réalité sur le terrain contredit ce discours. La communauté internationale suit de près le déroulement du vote, mais aucune mission d’observation indépendante n’a été autorisée à se rendre dans les zones de conflit. L’Union africaine a dépêché des observateurs, mais leur capacité à circuler librement reste limitée. En attendant, les habitants de l’Amhara, eux, espèrent simplement que le calme reviendra un jour, quel que soit le résultat des urnes.