Un an après les faits, Chloé (le prénom a été modifié) brise le silence. Salariée depuis 2012 en freelance, puis sous CDD pour la Semaine de la critique – une sélection parallèle à la compétition officielle du Festival de Cannes – elle gérait l’accompagnement des équipes venues présenter leur film. Le 30 avril 2025, alors qu’elle s’apprêtait à partir pour la Côte d’Azur, son employeur lui annonce qu’elle ne pourra pas remplir ses missions. La raison : un avis défavorable émis par la sous-préfecture de Grasse (Alpes-Maritimes), qui lui interdit de travailler sur les sites du Festival et de la Semaine de la critique.

« J’ai immédiatement fait le lien avec mes activités militantes pour la justice sociale et climatique », explique-t-elle aujourd’hui. Chloé n’a jamais été placée en garde à vue ni condamnée, mais son identité a été relevée à plusieurs reprises lors de mobilisations contre l’autoroute A69 à Castres (Tarn), les mégabassines de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) ou encore le chantier de la ligne ferroviaire Lyon-Turin dans la vallée de la Maurienne.

La procédure de criblage en cause

Cette décision s’appuie sur le décret dit « grand événement », pris après les attentats du 13 novembre 2015 et figurant dans la loi Sécurité intérieure et lutte contre le terrorisme. Ce texte permet aux services de police de procéder à un « criblage » des données : les personnes travaillant sur des grands événements peuvent faire l’objet d’une enquête administrative de sécurité. Concrètement, les agents consultent un système baptisé « ACCReD », créé en 2017, qui relie jusqu’à quatorze fichiers différents. Parmi eux figure le fichier de traitement des antécédents judiciaires (TAJ), qui rassemble les informations des personnes ayant un jour été interpellées par la police : nom, date de naissance, adresse, profession, numéro de téléphone, ainsi que des données plus personnelles comme l’appartenance politique ou religieuse.

D’après un document du secrétariat général du ministère de l’Intérieur, le TAJ regroupe près de 17 millions de fiches et jusqu’à 9 millions de portraits. Le système peut également intégrer de la reconnaissance faciale.

Des syndicats dénoncent une discrimination politique

Dans un communiqué publié le 11 mai 2026, plusieurs organisations – Sud, la CGT spectacle, Sous les écrans la dèche et le Syndicat des travailleurs unis de la culture et du spectacle (Stucs) – dénoncent « ces nouvelles dérives autoritaires ». Ils affirment qu’« il ne fait aucun doute que cette décision se base sur le fichage des militants et vise les convictions politiques de notre camarade ». Ils ajoutent que la sous-préfecture, par son utilisation abusive du criblage, « met en péril ses libertés d’expression et d’opinion » et « pratique une discrimination politique ».

« Il y a potentiellement des milliers de personnes qui sont victimes de ce système », soulignent les syndicats. Pour Chloé, l’édition 2025 reste marquée par l’amertume : « J’ai encore honte d’avoir perdu mon travail pour ces raisons-là, mais je refuse que mes opinions soient réprimées de la sorte. » En 2026, elle n’a même pas tenté de postuler à nouveau au Festival, convaincue qu’elle ne pourra plus jamais y travailler.

Contexte et implications

Cet incident s’inscrit dans un contexte de durcissement des contrôles lors des grands rassemblements. Les défenseurs des libertés publiques mettent en garde contre l’extension des fichiers de police et le risque de profilage politique. Les organisations syndicales appellent à une révision du décret « grand événement » et à un encadrement plus strict des enquêtes administratives, afin d’éviter que l’engagement militant ne devienne un motif d’exclusion professionnelle.