Un accueil glacial pour le chantre de l’IA
L’ancien dirigeant de Google Eric Schmidt a subi un accueil pour le moins inattendu le 15 mai dernier. Invité à prononcer le discours de remise de diplômes à l’université de l’Arizona, il a été hué par les milliers d’étudiants présents dès qu’il a prononcé le mot « intelligence artificielle ». Après un moment de surprise, M. Schmidt a reconnu que leurs craintes étaient « rationnelles », tout en les exhortant à « s’adapter ».
Cette scène n’est pas un incident isolé. Sur d’autres campus américains, des réactions similaires ont été observées. Un sondage réalisé en 2025 par l’Institut de politique de la Harvard Kennedy School indique que 70 % des étudiants considèrent l’IA comme une menace pour leurs perspectives d’emploi. Par ailleurs, une étude Gallup révèle que 42 % des inscrits en licence ont reconsidéré leur spécialisation à cause de l’intelligence artificielle.
Une défiance qui gagne l’ensemble de la société
Les inquiétudes dépassent largement le cadre universitaire. La moitié de la population américaine se dit « plus inquiète qu’enthousiaste » face à l’utilisation croissante de l’IA dans la vie quotidienne, contre seulement 10 % qui se déclare enthousiaste. Cette méfiance se traduit aussi par des actes violents : il y a quelques semaines, à San Francisco, la maison de Sam Altman, le cofondateur d’OpenAI, a été visée par un cocktail Molotov.
Partout aux États-Unis, les manifestations se multiplient contre l’implantation de data centers, indispensables à l’entraînement des algorithmes d’IA. Les opposants dénoncent leur consommation énergétique excessive, leur pollution et leur emprise sur le territoire.
Une lame de fond encore discrète en Europe
Ces mouvements de protestation n’ont pas encore gagné l’Europe, où le continent accuse traditionnellement un retard dans l’adoption des nouvelles technologies. Aucun défilé dans les rues des capitales européennes ni de blocage de centres de données n’a été signalé pour l’instant. En France, les figures de l’IA comme Yann Le Cun ou Arthur Mensch sont encore célébrées comme des héros nationaux.
Pourtant, selon les sondages, les Français sont les plus sceptiques des Européens quant au rôle de l’intelligence artificielle dans leur vie à long terme. Si une révolte devait éclater, elle couverait probablement d’abord en France.
L’inquiétude s’exprime aussi dans les livres
En attendant, le malaise se traduit dans la production éditoriale. La mode est au pamphlet anti-IA, qui alerte sur les risques existentiels de la technologie. Dans Sanctuaires (éd. L’Observatoire), l’écrivain Abel Quentin appelle à préserver des œuvres ou des lieux 100 % humains à l’abri des machines. L’ancien président du Conseil national du numérique, Gilles Babinet, veut « renouer avec la part symbolique qui a porté l’humanité durant des siècles » dans Le Péril IA (Le Passeur). Même le très technophile Laurent Alexandre s’inquiète de l’avenir de l’humain dans Vivre 1000 ans (Buchet-Chastel).
Un appel papal à désarmer l’IA
Dans ce contexte de défiance croissante, le pape Léon XIV a publié une encyclique très attendue dans laquelle il appelle à « désarmer » l’intelligence artificielle. Ce message intervient alors que le discours exalté d’Eric Schmidt, sur le mode « It’s technology, stupid ! », paraît de moins en moins audible. Comme le résume l’auteur de l’article, « l’IA ne doit pas se transformer en rite sacrificiel ».