Dans un monde où le F-35 Lightning II est souvent présenté comme l'ultime avion de combat, un concurrent de taille émerge discrètement : le Saab Gripen E. Ces deux appareils, radicalement différents dans leur conception, se sont affrontés lors d'appels d'offres aux Pays-Bas, en Suisse, dans les pays nordiques, et ont été proposés au Canada et en République tchèque. Une analyse fouillée, menée par un ancien pilote de chasse suédois devenu conseiller chez Saab, Jussi Halmetoja, lève le voile sur les capacités souvent méconnues du Gripen E et les compare point par point à celles du F-35.

La fusion de capteurs : un art maîtrisé des deux côtés

L'un des arguments majeurs du F-35 est sa capacité de fusion de capteurs avancée, que Lockheed Martin nomme « gestion active des capteurs ». Ce système permet à l'appareil de gérer et d'orienter automatiquement ses différents capteurs pour construire une image tactique d'une précision inégalée. Interrogé sur la capacité du Gripen E à rivaliser sur ce point, Jussi Halmetoja, qui totalise plus de 2 300 heures de vol et a participé au développement du Gripen E, répond sans détour.

« La mission de détection, de pistage et de vérification des objets réels dans un espace de combat complexe est l'un des plus grands défis pour les plateformes de combat aujourd'hui », explique-t-il. Chez Saab, cette technologie est travaillée depuis au moins cinquante ans. L'entreprise a compris très tôt la nécessité d'étendre la fusion de capteurs à l'ensemble des réseaux de commandement et de contrôle – avions, radars de surveillance, autres capteurs – et non à un seul appareil. Ce développement remonte à l'ère du Draken, dans les années 1980, où la Suède déployait déjà des systèmes de liaison de données à haut débit sur de multiples plateformes.

Dans le Gripen E, le pilote est assisté par une nouvelle structure de commande de haut niveau basée sur les tâches. Les capteurs ajustent automatiquement leurs paramètres pour optimiser la mission, une approche qui, selon M. Halmetoja, offre un avantage décisif. « Aujourd'hui, cette cible furtive n'est plus si furtive. Maintenant, je peux vous voir, et cela signifie que vous avez des problèmes ! » prévient-il.

La guerre électronique : l'atout discret du Gripen E

Au-delà de la fusion de capteurs, l'analyse se penche sur la guerre électronique (GE), un domaine où le Gripen E pourrait bien prendre l'avantage. Alors que le F-35 mise sur sa furtivité pour éviter la détection, le Gripen E, moins furtif, compense par des systèmes de GE particulièrement sophistiqués. M. Halmetoja insiste sur l'importance de la « souveraineté technologique » – la capacité pour un pays de maîtriser et de faire évoluer lui-même ses systèmes d'armes, sans dépendre d'un fournisseur étranger. Cet argument résonne particulièrement auprès des nations soucieuses de leur indépendance en matière de défense.

Un duel de philosophies : la furtivité contre la polyvalence

Le F-35 est conçu comme un chasseur furtif polyvalent, capable de pénétrer les défenses adverses sans être détecté. Le Gripen E, lui, est plus léger, moins cher à l'achat et à l'exploitation, et conçu pour être déployé depuis des bases rudimentaires, voire des autoroutes. Cette philosophie suédoise de la dispersion et de la résilience le rend particulièrement attractif pour les petites forces aériennes.

Des compétitions qui tournent en faveur du F-35, mais...

Sur le terrain commercial, le F-35 a remporté plusieurs des marchés évoqués – comme la Suisse, qui a finalement choisi le F-35A après avoir évalué le Gripen E. Cependant, M. Halmetoja estime que ces décisions reposent souvent sur des considérations politiques et industrielles autant que sur les seules performances techniques. Le Gripen E conserve des atouts majeurs, notamment un coût de cycle de vie plus faible, une maintenance simplifiée et une capacité de mise à jour plus rapide grâce à son architecture ouverte.

Conclusion : deux monstres, deux mondes

Cette analyse détaillée montre que le F-35 et le Gripen E ne sont pas seulement deux avions différents, mais deux conceptions radicalement opposées de la guerre aérienne moderne. L'un mise sur la furtivité et la puissance de feu dédiée ; l'autre sur la résilience, la guerre électronique et l'indépendance technologique. Pour les forces aériennes qui doivent faire leur choix, la décision ne se résume pas à une simple fiche technique : elle engage une stratégie de défense sur plusieurs décennies.