Une équipe de neuf scientifiques, ingénieurs et guides, dirigée par le glaciologue Won Sang Lee, a mené un forage d’exception au cœur du glacier Thwaites, en Antarctique. Pendant huit semaines, les membres de l’expédition ont travaillé sur une plateforme de glace flottante, dans des conditions extrêmes, pour creuser un trou d’environ trente centimètres de diamètre à travers une couche de glace épaisse de près de huit cents mètres. L’objectif : atteindre la vaste cavité océanique qui sépare le glacier du socle rocheux et mesurer les courants d’eau chaude qui accélèrent sa fonte.

Le glacier Thwaites, dont la superficie équivaut à celle de la Grande-Bretagne, est considéré comme l’un des glaciers les plus instables de l’Antarctique. Les scientifiques savent que des courants océaniques chauds le rongent par le dessous, mais les modèles peinent à prédire à quelle vitesse ce processus pourrait s’accélérer. Si le Thwaites venait à s’effondrer complètement, il provoquerait, sur plusieurs siècles, une élévation du niveau des océans de plus de quatre mètres et demi, submergeant de nombreuses zones côtières dans le monde.

L’expédition a embarqué à bord du navire de recherche sud-coréen Araon, avant de rejoindre le glacier par hélicoptère. Une fois sur place, les équipes ont utilisé un jet d’eau chaude pour faire fondre la glace et créer un puits vertical. Elles ont ensuite descendu un câble équipé d’instruments de mesure dans la cavité sous-glaciaire. Le travail était d’autant plus dangereux que le glacier émettait régulièrement des bruits sourds, signes de ses fractures internes et de ses mouvements.

« Le Thwaites, on le sent, a déclaré Won Sang Lee, 52 ans, interrogé sur place. Il va disparaître, tôt ou tard. Pas à l’échelle des siècles ou des millénaires. Cela pourrait arriver de notre vivant, ou à la génération suivante. »

L’équipe a dû composer avec des vents violents, une fatigue extrême et un ravitaillement limité (thé, biscuits et barres protéinées). Le forage lui-même ne laissait qu’une seule tentative, en raison de la logistique complexe et de la fenêtre météorologique restreinte. Les données recueillies dans la cavité sous-glaciaire permettront d’affiner les modèles climatiques et de mieux anticiper la contribution du Thwaites à la montée des eaux.

Cette opération est l’aboutissement de plus de cinq années de préparation. Elle illustre l’urgence ressentie par la communauté scientifique face à l’évolution rapide des glaciers antarctiques. Alors que d’autres glaciers perdent de la masse de façon trop lente pour être perceptible à l’échelle humaine, le Thwaites montre des signes évidents de fragilisation.