Des usagers aux habitudes contrastées
Chaque matin de semaine, Blessing Ade quitte son domicile à Lagos en portant son bébé dans une écharpe. Cette jeune mère n’ouvre sa porte que lorsque sa course est déjà arrivée. « Je commande ma course avant de sortir de la maison, explique-t-elle. La voiture doit être devant mon portail, pas question d’attendre dehors sous le soleil. » Pour elle, les bus publics ne sont pas une option : « Pour l’instant, le bus, je n’y pense même pas. J’ai rayé cette possibilité. »
À l’opposé, Saanu Olomoda, une professionnelle des médias de 35 ans, a considérablement réduit son recours aux VTC. « Il y a deux ou trois ans, je répondrais oui : les applications de VTC jouaient un grand rôle dans ma vie quotidienne, confie-t-elle. Mais aujourd’hui, leur place est bien moindre… Je les utilise à peine. » Elle consulte encore les prix avant de se déplacer, mais ferme souvent l’application lorsque les tarifs grimpent. « Quand le prix me paraît trop élevé, je ferme l’appli et je vais prendre le bus jaune », c’est-à-dire le danfo, ce minibus à rayures noires qui constitue l’épine dorsale du transport informel à Lagos.
Le choc de la suppression de la subvention
Cette évolution des comportements s’inscrit dans un contexte bien précis. Les prix du carburant au Nigeria ont connu une hausse brutale après l’annonce par le président Bola Ahmed Tinubu, lors de son discours d’investiture le 29 mai 2023, de la suppression de la subvention de longue date sur l’essence. Cette décision a profondément affecté les transports, les prix alimentaires et le coût de la vie dans le pays le plus peuplé d’Afrique.
Pemi Aderogba, 29 ans, qui travaille dans le développement, vit également à Lagos, une ville estimée à environ 20 millions d’habitants. Elle affirme que les VTC restent centraux dans ses déplacements. « Très souvent, si je dois sortir sept jours par semaine, je les utiliserais probablement six ou même sept jours », dit-elle. Elle combine différents modes selon le motif : pour le travail, elle utilise Shuttlers, une application de covoiturage partagé, ainsi que les bus. Mais pour la plupart des autres trajets, les VTC individuels dominent. « La plupart du temps, quand je sors, sauf pour le travail, j’utilise toujours Uber et inDrive », précise-t-elle, ajoutant qu’elle a cessé d’utiliser une plateforme parce qu’« elle était devenue très chère ». Son approche est pragmatique : « C’est juste une question de distance et de confort. Je veux toujours être à l’aise. »
Un secteur sous pression
Au-delà des choix individuels, le secteur des VTC subit lui-même des tensions. Saanu Olomoda raconte avoir subi des annulations répétées lors d’un trajet matinal : « Les conducteurs annulaient, j’ai dû attendre avant de pouvoir obtenir une autre course. » Daniel Björkegren, un chercheur ayant étudié les schémas de transport à Lagos, estime que ce comportement reflète la structure du système de transport de la ville. « Étant donné que les minibus privés (danfo) forment un réseau si étendu », les usagers disposent d’une alternative solide lorsque les prix des VTC deviennent prohibitifs.
Des signes de polarisation
Les témoignages recueillis suggèrent une polarisation croissante entre ceux qui peuvent encore s’offrir le confort des VTC et ceux qui doivent se rabattre sur les transports en commun. Pour Blessing Ade, qui a un bébé, la voiture individuelle avec chauffeur est devenue une nécessité absolue, indépendante de la hausse des prix. Pour Saanu Olomoda, en revanche, le danfo redevient le quotidien. Le débat est ouvert : le VTC est-il en train de devenir un luxe dans la capitale économique nigériane ? Les évolutions récentes du marché et les réactions des usagers laissent penser que oui, même si certains continuent d’y recourir abondamment.