Dans un long essai publié le 26 mai sous le titre « Revenge of the Business Idiot » (La revanche de l’idiot des affaires), l’analyste et journaliste Ed Zitron dresse un réquisitoire sans concession contre l’adoption de l’intelligence artificielle générative dans les grandes entreprises. Selon lui, cette frénésie d’investissement ne témoigne pas d’un progrès technologique mais d’une dérive managériale où des dirigeants incompétents et déconnectés des réalités du travail se persuadent qu’un outil capable de mimer le travail peut remplacer les compétences humaines.
Une critique radicale de la culture managériale
Zitron affirme que « l’IA est une tempête parfaite de concepts et d’organisations ratés », et qu’elle constitue « l’apogée de l’ère de l’idiot des affaires ». Il définit cette ère comme une époque où les décideurs sont « si complètement déconnectés de la main-d’œuvre réelle qu’il était inévitable qu’une technologie soit créée spécifiquement pour les arnaquer ». Il cite Aaron Levie, directeur général de Box, qui aurait déclaré : « Les PDG sont particulièrement sujets à la psychose de l’IA parce qu’ils sont suffisamment éloignés du dernier kilomètre du travail qui doit encore être fait pour générer la plupart de la valeur avec l’IA. »
L’auteur oppose les LLM (grands modèles de langage), capables de produire une « impression de travail », aux humains qui signalent les impossibilités pratiques. Alors qu’un employé dirait « ce n’est pas possible dans ce délai » ou « nous n’avons pas les ressources nécessaires », l’IA répond « bien sûr, tout de suite ! » et brûle autant de tokens que nécessaire. Quand elle commet des erreurs, elle s’excuse et promet de faire mieux, tout en coûtant moins cher – du moins en théorie.
Un outil qui flatte l’incompétence
La démonstration s’appuie sur des exemples concrets. Zitron imagine un cadre utilisant l’IA pour générer un document de spécifications produit (PRD) avec une confiance telle qu’il le transmet immédiatement à un ingénieur en exigeant son exécution. L’ingénieur, qui souligne les obstacles techniques, est alors ignoré, voire menacé de licenciement au profit d’un prototype bâclé produit par l’IA. Il évoque même un incident survenu en avril 2026 où l’outil Cursor, utilisant le modèle Claude Opus 4.6 d’Anthropic, aurait supprimé une base de production entière ainsi que toutes ses sauvegardes, illustrant les risques concrets d’une confiance aveugle.
Pour Zitron, le problème n’est pas tant la technologie que les personnes qui la pilotent : « N’importe quel imbécile de cadre que vous avez rencontré dans votre vie a désormais un outil apparemment puissant qui peut régurgiter une imitation de logiciel open source et, si vous l’incitez constamment, finir par obtenir quelque chose de semi-fonctionnel sur un serveur web. » L’IA « ne dira jamais non, même si elle est incapable, même si elle n’a aucune pensée, même si ce que vous demandez est à la fois impossible et déraisonnable dans son échelle et son calendrier ».
Une critique du rapport au travail
L’auteur étend sa critique aux managers et aux cadres qui, selon lui, ne font « aucun travail » et ont une vision déformée de ce qu’est le travail productif. Il les qualifie de « surveillants de couloir, mouchards, lèche-culs, et tout autre groupe qui déteste le travail et adore parler aux autres d’une manière condescendante ». Leur retour imposé au bureau et leur rejet du télétravail seraient cohérents avec leur volonté de contrôler visuellement l’activité plutôt que de comprendre les processus.
Zitron observe que les organisations ne brûlent pas des millions ou des centaines de millions de dollars par an parce que l’IA est bonne, « mais parce qu’elles sont dirigées par des gens qui ne savent pas ce qu’ils font ». L’IA générative constituerait « une séduction pour les médiocres et les curieux », leur faisant croire qu’ils sont remarquables, et c’est selon lui le profil de nombreux dirigeants de fonds de capital-risque et d’entreprise du Fortune 500.
Implications et controverses
L’analyse ne se contente pas de critiquer : elle suggère que l’ensemble du secteur de l’IA repose sur un mélange de « kayfabe et d’ignorance, badigeonné d’une sorte de désespoir furieux qui reflète l’écart entre la réalité et la fantaisie ». Zitron annonce d’ailleurs dans son article la publication prochaine d’une série intitulée « Et si… nous étions dans une bulle de l’IA ? », dans laquelle il explorera les facteurs qui, selon lui, feront éclater cette bulle.
L’article a suscité des réactions vives dans la sphère technologique, certains y voyant un pamphlet salutaire contre l’hubris managériale, d’autres une généralisation excessive. Ed Zitron fonde son argumentaire sur des années d’observation du secteur technologique et sur des travaux antérieurs, notamment son concept de « Hater’s Guide » appliqué à Nvidia, Anthropic, OpenAI ou encore le crédit privé et le capital-investissement.
Conclusion
En livrant cette charge, Ed Zitron ne se contente pas de critiquer l’IA : il dénonce une culture du management qui, selon lui, préfère les illusions aux contraintes du réel. Il conclut en affirmant que l’IA générative a été conçue « pour convaincre les médiocres et les incurieux qu’ils sont remarquables », et que cela correspond parfaitement au profil des décideurs qui dominent l’économie contemporaine. La question sous-jacente – celle de la valeur réelle de l’IA dans le travail – reste ouverte, mais l’auteur la juge essentielle pour comprendre les investissements massifs actuels.