Après 88 jours de coupure quasi totale, l’accès à Internet a partiellement été rétabli en Iran mardi 26 mai en fin d’après-midi. Des messages, images et poèmes longtemps retenus ont alors afflué sur les téléphones et les réseaux sociaux. Mais les premières réactions n’ont pas été à la fête : de nombreux messages reflètent scepticisme, anxiété et colère.
« Ce n’est pas la liberté », a résumé une photographe de Téhéran, qui a jugé « écœurant de voir les médias du régime applaudir » cette mesure. Un artiste de la capitale, Ellie, 42 ans, a raconté avoir pu se connecter pour la première fois depuis le 28 février. « J’ai allumé une cigarette, mis SoundCloud et écouté notre musique préférée, a-t-il confié. Avec ma femme Ali, nous avons retenu nos larmes, puis nous avons pleuré et nous nous sommes convaincus que c’était un avant-goût d’une liberté bien plus grande après la chute de ce régime. Et nous y croyons vraiment. »
Pour beaucoup, ce retour partiel est perçu comme une manœuvre du pouvoir plutôt que comme une réelle ouverture. Les autorités n’ont pas communiqué officiellement sur les raisons de cette levée partielle ni sur son caractère temporaire ou permanent.
Un black-out sans précédent
La coupure d’Internet, entrée en vigueur le 28 février, a privé les Iraniens d’un accès au réseau mondial pendant près de trois mois. Le gouvernement avait justifié cette mesure par la nécessité de « maintenir l’ordre » et de « lutter contre la diffusion de fausses informations », dans un contexte de tensions sociales et politiques. Les observateurs y ont vu une tentative d’étouffer la contestation, à un moment où le pays connaissait une vague de manifestations.
Ce black-out a été l’un des plus longs et des plus stricts jamais imposés en Iran. Les applications de messagerie, les réseaux sociaux et la plupart des sites web étaient inaccessibles. Seuls quelques services liés aux banques et aux administrations ont été maintenus. Les conséquences ont été désastreuses pour les travailleurs indépendants, les étudiants et les familles, dont beaucoup dépendaient d’Internet pour leur travail ou leurs études.
Une méfiance généralisée
Le retour partiel de la connectivité suscite une méfiance généralisée. De nombreux Iraniens estiment que cette mesure vise à apaiser les critiques internationales tout en maintenant un contrôle étroit sur les communications. « Ils nous donnent un peu de fil, mais ils gardent les ciseaux », a commenté un internaute sur une plateforme locale.
Certains ont rapporté que l’accès restait limité à certaines applications et que la vitesse de connexion était très faible, rendant difficile le téléchargement de contenus. D’autres ont évoqué la crainte que ce rétablissement soit utilisé pour surveiller les utilisateurs.
Des implications politiques et économiques
Au-delà des réactions émotionnelles, la levée partielle de la coupure intervient dans un contexte économique difficile pour l’Iran, frappé par les sanctions internationales et une inflation galopante. De nombreux entrepreneurs et travailleurs du numérique, qui avaient perdu leur source de revenus, espèrent une reprise de leurs activités. Mais l’incertitude demeure quant à la pérennité de cette ouverture.
Sur le plan politique, cette décision pourrait être interprétée comme un signe de faiblesse ou de tentative de désamorcer les tensions avant une échéance électorale ou diplomatique importante. Aucune annonce officielle n’a précisé le calendrier ou les conditions de ce rétablissement.
Des voix dissidentes émergent
Malgré la prudence, quelques voix dissidentes ont commencé à refaire surface sur les réseaux sociaux. Des artistes, des journalistes et des citoyens ordinaires reprennent la parole, mais avec une autocensure visible. « Nous savons qu’ils écoutent, mais nous devons témoigner », a écrit un activiste sur Telegram, dont le message a été relayé par plusieurs comptes.
Les autorités iraniennes n’ont pas commenté ces réactions. La mise en place d’un Internet « national » iranien, distinct du web mondial, reste un projet de longue date du gouvernement, qui pourrait être accéléré dans les mois à venir.
En attendant, les Iraniens vivent avec un accès partiel à Internet, oscillant entre soulagement prudent et colère contenue. La phrase de la photographe de Téhéran résonne comme un avertissement : « Ce n’est pas la liberté, c’est juste une fenêtre entrouverte. Nous voulons la porte grande ouverte ».