Du forum anonyme au grand écran
En 2019, une photo jaunie d’une pièce vide et tapissée – en réalité un ancien magasin HobbyTown à Oshkosh, Wisconsin – a suscité une réaction sur le forum 4chan : « Si vous ne faites pas attention et que vous noclip hors de la réalité dans les mauvaises zones, vous vous retrouverez dans les Backrooms. » « Noclip », emprunté aux jeux vidéo, désigne le fait de traverser les surfaces solides. Cette idée d’un univers parallèle banal a immédiatement fasciné un adolescent de 13 ans, Kane Parsons. Sept ans plus tard, il a transformé ce post viral en une saga complexe, d’abord via une série de vidéos YouTube cumulant des centaines de millions de vues depuis 2022, puis en un long métrage produit par le studio A24. Le film, intitulé « Backrooms », sortira en salles fin mai, quelques semaines avant le 21e anniversaire de son réalisateur.
Un réalisateur autodidacte nourri par YouTube
Parsons a grandi dans la campagne du comté de Sonoma, en Californie du Nord. Avant l’entrée au collège, il a reçu un ordinateur portable d’occasion, et Internet est devenu « une sorte de troisième parent », selon ses propres mots. Il ne s’est pas inspiré du cinéma ou de la télévision, mais des tutoriels de trucages (visual effects) sur YouTube : « La seule chose à laquelle je pensais en classe, c’était un petit effet d’explosion que je voulais créer. » Son but, explique-t-il, était de « faire des vidéos iPhone de choses qui ne se sont pas réellement produites, et raconter une histoire fictive qui ne se présente pas comme fictive ». Atteint d’arthrite, qui lui rendait la marche difficile, il a passé beaucoup de temps devant son écran, perfectionnant ses compétences avec des logiciels d’animation 3D gratuits et open source. Ses premiers succès sur YouTube sont arrivés en 2021 avec des vidéos inspirées de l’animé « Attack on Titan » et du jeu vidéo « Portal ».
Le « liminal horror » : l’horreur des espaces familiers déformés
Le concept des Backrooms appartient au « liminal horror », un genre qui mêle le surréalisme et le prosaïque, décrivant des lieux apparemment banals mais profondément troublants. « C’est ce sentiment de traverser un espace mal remémoré d’un rêve, comme votre maison, mais ce n’est pas votre maison, parce que votre cerveau synthétise mal l’information », dit Parsons. L’esthétique est volontairement ancrée dans la fin des années 1990 et le début des années 2000 : éclairage fluorescent agressif, plafonds suspendus, centres commerciaux vides, moquettes ternes. Le cinéaste y voit « un passé qui n’existe plus, des choses dont plus personne ne parle, abandonnées dans le passé, en décomposition ou pourrissant là-bas ». Ce genre a coïncidé avec l’essor de l’intelligence artificielle générative ; les images créées par des modèles comme DALL-E présentent elles aussi un « quelque chose d’anormal », note-t-il.
Le film : une intrigue familiale dans un labyrinthe mental
Dans le film, Clark (Chiwetel Ejiofor, acteur nommé aux Oscars) possède un magasin de meubles en difficulté. Il découvre un portail vers une autre dimension dans la cave, un dédale de couloirs vides sous des néons, où des créatures étranges rôdent. Sa thérapeute Mary Kline (Renate Reinsve, également nommée aux Oscars) et les employés du magasin sont entraînés à sa suite. Le réalisateur mise moins sur les rebondissements que sur l’ambiance glaçante : « Laisser le spectateur frémir en regardant des personnages se perdre dans les couloirs d’un labyrinthe inexplicable », avec des séquences en caméra subjective tremblante. A24 espère transformer le film en succès surprise de l’été, capitalisant sur le jeune public qui a suivi les vidéos YouTube du créateur.
Un budget modeste, des prévisions solides
Produit pour près de 10 millions de dollars, « Backrooms » devrait déjà rapporter le double de son budget selon les prévisions. Le studio mise sur une sortie large en mai, période faste pour le cinéma. Kane Parsons, loin du cliché du « boy wonder » impulsif, se présente comme un technicien assidu, capable de créer des environnements réalistes depuis son ordinateur personnel. Son travail se distingue par sa maturité formelle : le film est moins viscéral que les précédents succès horrifiques d’A24 (comme « Hereditary » ou « Midsommar »), mais plus cérébral, jouant sur l’angoisse de l’égarement.
Le phénomène creepypasta atteint une nouvelle étape
Les Backrooms s’inscrivent dans la tradition des creepypastas, ces légendes urbaines nées sur Internet, comme Slender Man (apparu en 2009). Parsons a fait évoluer le mythe en y ajoutant des intrigues de scientifiques, des couches narratives visibles dans ses courts métrages YouTube, mais le film reste accessible aux novices. Le jeune réalisateur semble avoir su transformer un simple post de forum en un objet culturel qui traverse les écrans, du smartphone au grand écran, tout en conservant l’essence étrange et désorientante de l’original.