Un renversement de la théorie de l'évolution

Dans son essai « The Damned Human Race », publié en 1905, Mark Twain entreprend une analyse comparée des traits et dispositions des « animaux inférieurs » – selon l'expression consacrée – et de ceux de l'homme. Il en tire une conclusion qui, dit-il, l'oblige à renoncer à son adhésion à la théorie darwinienne de l'ascension de l'homme à partir des animaux inférieurs. À ses yeux, cette théorie devrait être remplacée par une autre, plus vraie, qu'il propose de nommer « la descente de l'homme des animaux supérieurs ».

Twain affirme avoir utilisé une méthode scientifique rigoureuse : il a soumis chaque postulat à des expériences concrètes, menées pendant plusieurs mois au Jardin zoologique de Londres. Il précise avoir travaillé avec soin et avoir établi chaque étape avant de passer à la suivante.

Des généralisations issues d'expériences

L'essai énonce plusieurs généralisations issues de ces travaux. Selon Twain, l'espèce humaine est distincte, avec des variations mineures de couleur, de taille ou de capacités mentales liées au climat et à l'environnement. Les quadrupèdes forment également une famille distincte, de même que les oiseaux, poissons, insectes et reptiles, qui constituent des maillons de la chaîne allant des animaux supérieurs jusqu'à l'homme, placé tout en bas.

Pour illustrer sa thèse, Twain rapporte plusieurs expériences. Il mentionne un cas où des chasseurs des Grandes Plaines américaines avaient organisé une chasse au bison pour distraire un comte anglais : ils tuèrent soixante-douze de ces grands animaux, en mangèrent une partie d'un seul, et laissèrent les soixante et onze autres pourrir. Twain chercha alors à déterminer la différence entre un anaconda et un comte. Il fit introduire sept jeunes veaux dans la cage d'un anaconda. Le reptile en écrasa un et l'avala, puis se montra satisfait et n'attaqua pas les autres. Twain répéta l'expérience avec d'autres anacondas et obtint le même résultat. Il en conclut que la différence est que le comte est cruel tandis que l'anaconda ne l'est pas : le comte détruit inutilement ce dont il n'a pas besoin, contrairement au serpent. Cette observation lui suggère que l'anaconda n'est pas issu du comte, mais plutôt que le comte descend de l'anaconda, non sans avoir perdu beaucoup en chemin.

L'avarice et la vengeance, traits exclusivement humains

Twain évoque aussi l'avarice. Il constate que de nombreux hommes ayant accumulé plus d'argent qu'ils ne peuvent en dépenser en veulent encore davantage, n'hésitant pas à tromper les plus faibles. Il propose à une centaine d'animaux sauvages et domestiques l'occasion d'accumuler de grandes provisions de nourriture, mais aucun ne le fait. Les écureuils, les abeilles et certains oiseaux font des réserves, mais s'arrêtent dès qu'ils ont rassemblé de quoi passer l'hiver ; aucune manœuvre, honnête ou frauduleuse, ne peut les convaincre d'ajouter davantage. Twain nie même la prétendue prévoyance de la fourmi, affirmant connaître cet insecte. Il conclut que l'homme est avare et cupide, contrairement aux animaux supérieurs.

Un autre trait exclusivement humain selon lui est la vengeance. Twain explique que l'homme est le seul animal qui conserve les insultes et les blessures, les rumine, attend une occasion puis se venge. La passion de la vengeance est inconnue chez les animaux supérieurs.

Morale, pudeur et cruauté

L'essai aborde aussi la moralité sexuelle. Twain compare les coqs qui entretiennent des harems avec le consentement de leurs concubines – sans dommage – aux hommes qui usent de la force brute, légitimée par des lois injustes que l'autre sexe n'a pas contribué à créer. Il estime que l'homme occupe une position bien inférieure à celle du coq en cette matière.

Twain aborde ensuite l'indécence, la vulgarité et l'obscénité, qu'il considère comme strictement réservées à l'homme. Les animaux supérieurs n'en montrent aucune trace : ils ne cachent rien, n'ont pas honte. L'homme, avec son esprit souillé, se couvre ; il répugne à entrer dans un salon torse nu tant il est sensible à la suggestion indécente. Twain cite Darwin pour rappeler que le singe rit, tout comme l'oiseau australien appelé « laughing jackass ». Mais l'homme, souligne-t-il, est le seul animal qui rougisse – et qui ait des raisons de le faire.

La cruauté comme particularité humaine

Enfin, Twain souligne la cruauté. Il évoque des faits historiques – l'aveuglement des prisonniers par les Indiens d'Amérique du Nord, la mutilation d'un neveu par le roi Jean avec un fer rouge, les tortures infligées aux hérétiques au Moyen Âge, l'incendie d'une tour contenant des familles juives sous Richard Ier, ou encore des épisodes lors de la conquête de l'Amérique. Il mentionne aussi la justice de son temps : un homme condamné à dix shillings d'amende pour avoir battu sa mère presque à mort avec une chaise, et un autre à quarante shillings pour possession de quatre œufs de faisan sans explication satisfaisante. Twain conclut que de tous les animaux, l'homme est le seul cruel, le seul qui inflige la douleur pour le plaisir de le faire.

Portée et postérité de l'essai

Paru en 1905 dans une revue américaine, « The Damned Human Race » s'inscrit dans la veine satirique de Mark Twain, déjà célèbre pour ses romans et ses pamphlets. À travers cette fausse expérimentation scientifique, Twain tourne en dérision l'orgueil humain et les prétentions de la civilisation. Il force le lecteur à reconsidérer la place de l'homme dans la nature, non comme sommet de l'évolution mais comme son échec moral. L'essai reste une référence pour penser le pessimisme anthropologique et la critique de la rationalité scientifique lorsqu'elle sert à justifier des préjugés.