Une disparition préoccupante

Dans les eaux glacées de l’Arctique canadien, une créature légendaire est en train de fuir. Les narvals, surnommés « licornes des mers » en raison de la longue défense torsadée des mâles, voient leur population s’effondrer autour de Mittimatalik (Pond Inlet), dans le territoire du Nunavut. Alors que plus de 20 000 individus fréquentaient cette zone au début des années 2000, ils n’étaient plus qu’environ 2 000 en 2021, soit une chute de 90 %.

Les chasseurs inuits, qui dépendent de cette espèce pour leur alimentation et leur culture depuis au moins mille ans, ont été les premiers à s’alarmer. « C’est notre moyen de rester en bonne santé, de rester connectés à la terre et à notre culture, ce n’est pas du sport », témoigne Alex Ootoowak, un habitant de Mittimatalik. Il se souvient d’une époque où les migrations de narvals étaient un spectacle quotidien ininterrompu, durant parfois plus d’une journée. Aujourd’hui, ces passages se font rares.

Un changement brutal, un suspect unique

Le réchauffement climatique, qui frappe l’Arctique quatre fois plus vite que le reste de la planète, modifie la glace, la température de l’eau et la chaîne alimentaire. Mais pour Kristin Westdal, spécialiste des mammifères marins au sein du réseau de conservation Oceans North, ces transformations sont trop lentes pour expliquer une chute aussi rapide. « Le seul élément qui a changé aussi vite dans cet habitat, c’est le volume des navires qui transitent », explique-t-elle.

En 2015, une mine de fer exploitée par la société Baffinland a ouvert un port à proximité. En deux ans, près de quatre millions de tonnes de minerai ont été expédiées chaque année par les eaux de Mittimatalik, multipliant le trafic maritime. Le bruit des moteurs a envahi le paysage sonore sous-marin.

À l’écoute de l’océan

Inquiets, Ootoowak et Westdal ont installé deux stations d’écoute acoustique dans le Milne Inlet, à l’ouest de Mittimatalik. Grâce à une collaboration avec des experts en acoustique du Scripps Institution of Oceanography, ils ont déployé des hydrophones — des microphones sous-marins — descendus à 800 mètres de profondeur par des trous dans la glace. L’équipe a enregistré en continu l’ambiance sonore de l’océan Arctique.

Les hydrophones ont capté les cris des phoques, les cliquetis des narvals en train de chercher leur nourriture… mais aussi le grondement continu des moteurs de cargos. L’analyse suggère que cette pollution sonore perturbe gravement les cétacés. Les narvals sont réputés pour leur grande sensibilité au bruit, et les chasseurs apprennent depuis toujours à être « extrêmement silencieux et prudents » autour d’eux.

Un avenir incertain

La viande de narval, riche en protéines, en fer et en vitamine C, reste un élément central de l’alimentation inuite. La chasse est réglementée par les autorités canadiennes. Mais si les narvals continuent de fuir la zone, la subsistance des communautés locales pourrait être menacée.

Les scientifiques appellent à mieux comprendre l’impact du bruit sur le comportement et la physiologie des narvals, et à envisager des mesures pour réduire la pollution sonore dans les zones de migration. L’étude, toujours en cours, pourrait influencer les futures réglementations du trafic maritime dans l’Arctique, à mesure que la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes.

« Licornes des mers » : un mythe qui s’efface

Le narval doit son surnom à sa défense spiralée – un véritable ivoire de près de deux mètres de long – qui a autrefois nourri la légende de la licorne. Mais dans la réalité, ce sont des animaux discrets et vulnérables. Leur discrétion même les rend difficiles à protéger. Alors que le Grand Nord se réchauffe et s’industrialise, les « licornes » silencieuses pourraient bien être les premières à disparaître du paysage sonore arctique.