Un roman retrouvé
Soixante-dix ans après sa rédaction, le tout premier roman de José Saramago, Prix Nobel de littérature 1998, paraît enfin en librairie en France sous le titre La Veuve. L'ouvrage, initialement achevé en 1947, avait été refusé par plusieurs éditeurs à l'époque. L'auteur, alors âgé de 25 ans, l'avait ensuite rangé dans ses tiroirs, où il est resté oublié durant des décennies. Ce n'est qu'après la mort de l'écrivain, survenue en 2010, que les manuscrits ont été redécouverts par les ayants droit et les chercheurs.
Le livre raconte l'histoire d'une femme qui perd son mari et se retrouve confrontée aux regards et aux préjugés d'une société rurale portugaise conservatrice. Le personnage central incarne déjà les thèmes qui hanteront toute l'œuvre de Saramago : le poids de la tradition, la condition féminine, la solitude et la rébellion silencieuse. Certains critiques voient dans ce texte un « péché de jeunesse », selon la formule employée par plusieurs commentateurs, mais aussi les prémices de la puissance narrative et de la voix unique qui feront la renommée de l'écrivain.
Un contexte d'écriture difficile José Saramago avait commencé la rédaction de ce roman alors qu'il travaillait comme employé de bureau et n'avait encore publié aucun livre. Le refus des maisons d'édition le découragea profondément. Il dut attendre 1966 pour voir son premier recueil de poèmes paraître, et 1977 pour son premier roman publié, Manuel de peinture et de calligraphie. La Veuve était donc resté inédit de son vivant, même si le manuscrit, longtemps conservé par la famille, était connu des spécialistes.
L'œuvre de jeunesse jette une lumière nouvelle sur la genèse de l'écrivain. On y trouve déjà l'attention portée aux marges, aux voix étouffées des femmes et des pauvres, qui deviendra la marque de fabrique de Saramago. Le style, encore plus classique que celui de ses romans ultérieurs, n'a pas encore la ponctuation caractéristique — longues phrases sans majuscules ni points — que le Portugais adoptera à partir des années 1980.
Une publication posthume saluée La parution en France, assurée par les éditions du Seuil, a été préparée avec le concours de la Fondation José Saramago et de traducteurs spécialistes de l'œuvre. Les lecteurs francophones peuvent désormais découvrir ce texte longtemps demeuré confidentiel dans le monde lusophone, où il avait fait l'objet d'une édition au Portugal en 2014. La réception critique, tant au Portugal qu'en France, souligne l'intérêt documentaire de ce « péché de jeunesse », tout en le replaçant dans la trajectoire d'un des plus grands écrivains du XXe siècle.
L'ouvrage est présenté comme un jalon essentiel pour comprendre l'évolution de Saramago, sans pour autant prétendre rivaliser avec ses chefs-d'œuvre ultérieurs, tels que Le Dieu manchot, L'Évangile selon Jésus-Christ ou La Caverne. Les lecteurs y retrouveront toutefois l'humanisme et la colère contenue qui font la singularité de l'auteur.