L'industrie mondiale de l'orchidée représente plusieurs centaines de millions de dollars. Derrière ce marché fleurissant se cache un univers très discret, où la compétition pour produire la fleur parfaite est féroce et où le délai nécessaire pour mettre une nouvelle variété sur le marché peut atteindre dix ans. Au cœur de cette course : le laboratoire, tout autant que la serre.
Un lourd héritage génétique Selon la firme néerlandaise Floricultura, l'un des leaders mondiaux de l'obtention d'orchidées, des siècles de sélection et de propagation humaines ont transformé le fond génétique de nombreuses orchidées commerciales en un « désastre ». Il devient ainsi extrêmement difficile de prédire les caractéristiques qu'aura une nouvelle plante.
Pour contourner cette difficulté, Floricultura et ses concurrents développent des marqueurs génétiques pour des traits spécifiques : couleur, forme, résistance aux maladies, longévité de la floraison, etc. Ces marqueurs permettent d'accélérer le processus de sélection. Au lieu d'attendre trois ans qu'une plante fleurisse pour voir ses caractéristiques, les obtenteurs peuvent, grâce au criblage génétique, écarter très tôt les jeunes plants qui ne correspondent pas aux critères recherchés.
« Si quelques milliers de croisements sortent du laboratoire, nous pouvons les cribler sur la base du marqueur et ne sélectionner que ceux qui possèdent le marqueur recherché », explique Wart van Zonneveld, responsable recherche et développement chez Floricultura. « C'est une indication d'un certain trait que vous voulez – ou que vous ne voulez pas – selon ce qui est le plus facile à trouver. »
Secrets de laboratoire et propriété intellectuelle Ces techniques, dites « nouveaux procédés d'obtention », sont des secrets jalousement gardés. Chaque entreprise développe ses propres marqueurs et processus, ce qui lui permet de créer des variétés uniques. « Nous gardons cela pour nous car cela représente beaucoup d'investissements », souligne van Zonneveld.
Paul Arens, chercheur en sélection de plantes ornementales à l'université de Wageningen (Pays-Bas), rappelle cependant que la base reste la même qu'il y a un siècle : « Vous prenez deux plantes, vous observez leurs caractéristiques, et vous faites un croisement. » Mais aujourd'hui, les obtenteurs « portent des blouses blanches et font toutes sortes de recherches avec des marqueurs, de la génomique, sur la santé des plantes ». Il ajoute que « le fondement est toujours ce que nous faisons depuis 100 ans », mais que la génétique permet d'accélérer la sélection.
La génétique intervient aussi dans la protection de la propriété intellectuelle de la nouvelle variété. En Europe, on utilise les droits d'obtenteur ; aux États-Unis, les brevets. « Si une entreprise crée une nouvelle orchidée, elle souhaite avoir le droit exclusif de la commercialiser, explique Paul Arens. Sinon, quelqu'un d'autre peut simplement l'acheter en magasin, la multiplier et la vendre lui-même. » Pour obtenir ces droits, l'obtenteur doit prouver que sa variété est distincte, stable et uniforme par rapport à tout ce qui existe déjà sur le marché. L'analyse ADN est un outil puissant pour déterminer à quelles plantes existantes la nouvelle variété doit être comparée. « C'est comme en science forensique. On utilise des marqueurs situés à différentes positions dans l'ADN, cela donne un profil et on a une chance de faire correspondre ou non », précise Arens.
Un long parcours semé de sélections Stefan Kuiper, responsable de l'obtention chez Floricultura, confie qu'il y a toujours une part de « jeu, de pari » dans l'hybridation des orchidées. La firme ne vend pas au public ni aux jardineries : son activité consiste à produire et développer de nouvelles variétés qu'elle cède à des cultivateurs qui les multiplient à grande échelle. Floricultura compte plus de 180 variétés dans son catalogue, et plusieurs centaines d'autres en développement.
« On ne peut pas s'arrêter, car il faut tellement de temps pour développer de nouvelles variétés. Il faut continuer, sinon on prendra du retard », insiste Stefan Kuiper.
Après le criblage génétique, les premiers plants (les premières tentatives d'une nouvelle variété, des « frères et sœurs » issus de parents orchidées) mettent environ trois ans à pousser, d'abord en laboratoire puis en serres. Mais le développement complet prend encore plusieurs années. « La sélection, c'est l'art de jeter », observe Paul Arens, en écartant les plantes qui ne correspondent pas aux objectifs, mais aussi l'art de multiplier ce qui reste.
Car la génération suivante n'est pas composée de « frères et sœurs » mais de copies exactes de celles qui ont survécu à la sélection : des clones. « Au début, tout le monde utilisait des semis, le croisement et les gousses de graines fournissaient des plantes, mais nous, chez Floricultura, avons introduit les méristèmes », raconte Stefan Kuiper. Les méristèmes sont les cellules qui permettent à la plante de continuer à croître tout au long de sa vie ; ce sont elles qui servent à cloner les plantes survivantes. Stefan ne peut pas détailler davantage la technique – comme la recherche génétique, c'est un secret commercial.
Les plants clonés sont ensuite cultivés pendant des années, jusqu'à un nouveau point de sélection. La culture elle-même est très exigeante en ressources : les orchidées ont besoin de chaleur, de lumière, d'eau et de nutriments fiables sur de nombreux mois. L'application de la génétique et d'autres techniques ne peut accélérer le processus que jusqu'à un certain point. Au final, il faut laisser la plante pousser et confirmer ses caractéristiques – forme, taille des fleurs, etc.
Un marché mondial en pleine expansion La demande de nouveauté ne cesse jamais. Les entreprises comme Floricultura envoient leurs jeunes plantes dans différentes régions du monde (notamment en Pologne et en Inde) pour les évaluer dans des conditions climatiques variées. L'objectif est de trouver la combinaison parfaite de traits qui séduira les cultivateurs et, in fine, les consommateurs.
L'industrie de l'orchidée, mondialisée et secrète, illustre bien la manière dont la biotechnologie moderne vient au secours d'une tradition séculaire de sélection végétale, tout en soulevant des questions de propriété intellectuelle et de préservation de la diversité génétique. Les obtenteurs restent discrets sur leurs méthodes, mais ils sont unanimes : la course à la nouvelle orchidée parfaite ne s'arrête jamais.