Le 24 avril 1945, alors que la bataille de Berlin fait rage entre les troupes soviétiques et nazies, un groupe de soldats de l’Armée rouge pénètre dans l’hôpital juif de Berlin et découvre des centaines de personnes qui y vivent et y travaillent. « Vous êtes juifs ? Ce n’est pas possible. Vous ne pouvez pas être juifs, les juifs sont tous morts », s’exclamerait l’un des soldats, selon des témoignages rapportés. Cette scène illustre l’étonnement des libérateurs face à une institution qui, avec le cimetière juif de Weissensee, reste le seul établissement juif à avoir fonctionné et survécu à l’époque nazie. Il continue d’exercer ses activités aujourd’hui.
Fondé en 1756, l’hôpital juif a déménagé à son emplacement actuel dans le quartier nord-ouest de Wedding juste avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914. Depuis sa création, l’établissement était ouvert à tous les patients sans distinction de religion et constituait un symbole marquant de l’intégration juive. Mais après l’arrivée au pouvoir des nationaux-socialistes en 1933, il lui a été interdit de traiter les patients « aryens », et les employés non juifs ont été contraints de démissionner, comme le montrent des photographies d’époque.
Walter Lustig : une figure controversée au cœur de l’institution
En décembre 1941, les nazis mettent en place à l’hôpital juif le « service de contrôle des réclamations concernant les transports », chargé de déterminer l’aptitude des Juifs à la déportation. Walter Lustig est envoyé pour diriger ce service.
Né en 1891 à Ratibor (aujourd’hui Racibórz en Pologne) dans une famille juive, Lustig s’installe à Berlin en 1927 et travaille d’abord pour la police avant d’être licencié en 1933 en raison de ses origines juives. Après la révocation de son autorisation d’exercer la médecine en 1938, il devient chef de la division des soins de santé au sein de l’Association des Juifs en Allemagne, une structure créée par les nazis en 1939.
Cette association est un organisme hautement controversé. Initialement, elle aide les Juifs à émigrer, mais l’adhésion est obligatoire pour toute personne considérée comme juive selon les lois de Nuremberg. Les membres doivent fournir des informations personnelles détaillées, y compris des inventaires de leurs biens. En 1941, l’émigration est interdite et l’association est contrainte d’effectuer les travaux préparatoires à la déportation obligatoire des Juifs vers les ghettos, les camps de travail forcé, de concentration et d’extermination en Europe de l’Est occupée par l’Allemagne.
Un équilibre mortel au milieu du massacre de masse
Les institutions juives, et peut-être davantage encore l’Association des Juifs en Allemagne, sont contraintes à un équilibre dangereux sous le régime nazi. Cela vaut également pour Walter Lustig dans son rôle de directeur de l’hôpital, puis de chef de l’association. Selon certains témoins, il veille à protéger de nombreux enfants hébergés à l’hôpital en raison de leur « statut racial indéterminé ». D’autres se souviennent qu’il n’intervient pas lorsque des officiers de la Gestapo parcourent l’hôpital et désignent des personnes pour la déportation. Il existe également des preuves qu’il aurait abusé sexuellement de femmes en échange de leur protection ou de celle de membres de leur famille, les excluant des listes de déportation.
Une institution marquée par la guerre
En 1942, la Wehrmacht convertit une partie de l’établissement en hôpital militaire. Le bâtiment des infirmières, les services des maladies infectieuses et de gynécologie sont ainsi réaffectés, comme le montre une photographie de 1935. Malgré ces transformations, l’hôpital juif continue d’accueillir des patients juifs et de fonctionner sous administration juive, ce qui en fait un cas unique dans l’histoire du Troisième Reich. Les raisons précises de cette survie restent l’objet de débats parmi les historiens, mêlant utilité administrative pour les nazis, complexité bureaucratique et actions de certains dirigeants comme Walter Lustig, dont le rôle est à la fois admiré et contesté.