Une mise en scène contemporaine du classique de Genet

La nouvelle production des « Bonnes » de Jean Genet, mise en scène par l'Australien Kip Williams, a entamé les représentations le 17 mai au St. Ann's Warehouse de Brooklyn, après une saison londonienne au Donmar Warehouse l'an dernier. La pièce transpose l'intrigue de 1947 dans un contexte résolument actuel : les deux sœurs, Claire et Solange, y sont les domestiques d'une richissime influenceuse de 25 ans qu'elles haïssent autant qu'elles adorent. Leur fantasme de tuer Madame se mêle à celui de devenir elle, dans une chorégraphie quotidienne de pouvoir et de soumission.

La technologie comme masque

Williams, qui a dirigé le Sydney Theater Company de 2016 à 2024, est connu pour son utilisation novatrice de la vidéo en direct au théâtre, comme dans « Le Portrait de Dorian Gray » où Sarah Snook incarnait 26 rôles, ou dans « Dracula » avec Cynthia Erivo. Dans « Les Bonnes », cette technique est poussée plus loin : les écrans ne sont plus ceux de caméras visibles mais ceux des téléphones portables que les personnages utilisent constamment. « Le téléphone nous éloigne de plus en plus de nous-mêmes, de qui nous sommes et du défi d'exprimer cela dans le monde », a expliqué le metteur en scène. « C'est un monde qui vous donne toutes les occasions de ne pas être vous-même. »

Les sœurs et Madame filment leurs propres fantasmes, utilisant filtres déformants, réalité augmentée et couleurs criardes. « Chaque moment de vidéo est le choix du personnage de se filmer », précise Williams. « Cela génère un style très ludique, toujours motivé par la psychologie des personnages. »

Un décor pour une féminité capitaliste

La scène, conçue par Rosanna Vize, représente la chambre de Madame : moquette crème, fleurs, vêtements de créateurs. Williams la décrit comme « une idée de féminité capitaliste ». Les deux servantes, interprétées par Lydia Wilson (Claire) et Phia Saban (Solange), se glissent dans les robes de Madame, se filment, tentent des visages et des identités multiples. L'une des séquences clés se déroule dans une immense armoire aux portes miroir : « une référence à Narnia, mais aussi au voyage terrifiant dans Charlie et la Chocolaterie, où l'on offre à un enfant toutes les sucreries qu'il désire », commente Williams. « Pour ces femmes, c'est un monde où l'on peut tout avoir. »

Un défi technique pour les actrices

La manipulation des téléphones en direct ajoute une complexité supplémentaire au jeu. Lydia Wilson décrit le défi : « Je dois double-cliquer pour changer la direction de la caméra, sélectionner le flash, changer le filtre de 'visage laid' à 'visage d'ange' , puis glisser pour passer en mode film, tout en parlant. » Ce qu'elle retient, c'est « ce qui émerge de cette contrainte, car on est totalement dans l'instant présent ». L'actrice souligne la densité du langage de Genet, d'autant plus difficile à manier avec les gestes techniques.

Performance et identité à l'ère numérique

Williams affirme avoir longtemps voulu monter cette pièce. En la relisant il y a deux ans, il a été frappé par son caractère prophétique. « La pièce a toujours parlé de performance et d'identité, mais aujourd'hui nos performances sont exacerbées, et nous sommes des voyeurs de la vie des riches et des célèbres. Instagram et les réseaux sociaux amplifient ce désir de devenir ce que l'on contemple. » Pour lui, la camera, autrefois considérée comme un outil de vérité, sert désormais « à changer notre réalité, à offrir un masque, une extension de la conscience ». Les humains, ajoute-t-il, « ont toujours dû jouer un moi public, mais ce que cette technologie fait maintenant, c'est nous permettre de jouer cette performance dans un contexte prédisposé à la curation et à une version fausse de nous-mêmes. Cela crée une rupture dans l'âme créative collective. »

Un nouveau langage scénique

Contrairement à ses précédents spectacles où les opérateurs de caméra étaient visibles et où l'artifice de la captation était revendiqué, Williams a cherché ici une fusion entre la forme et le fond. Les écrans des téléphones sont ceux que nous connaissons intimement. « Je suis conscient que les gens ont tendance à regrouper mon utilisation de la technologie au théâtre en une seule catégorie, mais pour moi, elle est toujours très spécifique à l'histoire », insiste-t-il. « Cette pièce a été l'occasion d'une nouvelle manière d'utiliser la vidéo. »

Les représentations se poursuivent

« Les Bonnes » est à l'affiche du St. Ann's Warehouse jusqu'à une date non précisée. Le spectacle interroge notre rapport contemporain à l'image, au statut et à l'identité, à travers le prisme cruel et poétique de Genet.