Plus de 170 ans après la disparition tragique de l'expédition Franklin dans l'Arctique, des scientifiques canadiens sont parvenus à identifier trois marins du HMS Erebus en prélevant leur ADN sur des ossements exhumés dans le Grand Nord. Les résultats, annoncés par l'université de Waterloo, permettent de redonner un nom et une histoire à des hommes restés anonymes pendant près de deux siècles.
Le HMS Erebus, construit à Pembroke Dock (Pays de Galles) en 1826, avait appareillé en 1845 sous le commandement de Sir John Franklin, accompagné du HMS Terror. Les deux navires cherchaient à franchir le légendaire passage du Nord-Ouest, reliant l'Atlantique au Pacifique via les eaux glacées du nord du Canada. Les deux bâtiments se retrouvèrent prisonniers des glaces en 1846. Après deux ans d'isolement, et alors que 24 hommes étaient déjà morts, les 105 survivants tentèrent de rejoindre les côtes en traînant de lourds traîneaux par des températures de -20 °C. Aucun n'en réchappa.
Identification par l'ADN et recherche des descendants
Les chercheurs dirigés par le docteur Douglas Stenton, archéologue à l'université de Waterloo, ont prélevé des échantillons d'ADN sur les ossements retrouvés sur l'île du Roi-Guillaume (Nunavut). L'équipe a contacté 130 familles réparties dans sept pays pour retrouver des descendants vivants. Ces correspondances ont permis d'identifier trois nouveaux membres de l'équipage de l'Erebus : le matelot William Orren, le mousse David Young et l'intendant John Bridgens. Le capitaine Harry Peglar, du HMS Terror, a également été identifié.
L'étude antérieure de plus de 400 os, menée par la regrettée docteure Anne Keenleyside, avait révélé des traces de cannibalisme sur certains corps. Les chercheurs précisent que les restes des quatre hommes identifiés ne présentent aucune marque de ce type.
« Nous ne pouvons pas imaginer que les 105 hommes étaient tous assez en bonne santé pour tirer ces lourds traîneaux. Ils étaient à près de 30 kilomètres de la côte, les possibilités de se procurer de la nourriture fraîche étaient très limitées. Quelque chose a gravement déraillé : s'agissait-il d'un empoisonnement au plomb, de scorbut, de béribéri ? Nous ne le savons pas exactement », explique le docteur Stenton.
Reconstitution faciale du mousse David Young
Les chercheurs ont également réalisé une reconstruction faciale médico-légale de David Young, le plus jeune marin identifié. Ce portrait, associé aux données génétiques, « permet au public et aux familles de se sentir plus proches de cette histoire », ajoute le docteur Stenton.
Le docteur Stenton souligne le rôle essentiel des descendants : « Les familles des descendants modernes ne disposent que de très peu d'informations sur ce qui est arrivé à ces hommes. Il est juste que ce soient elles qui contribuent à écrire ce nouveau chapitre de l'expédition. »
Une exposition inédite à Pembroke Dock
Plusieurs artefacts inédits, récupérés sur l'épave du HMS Erebus, seront présentés pour la première fois au public à partir du 8 juin au Pembroke Dock Heritage Centre. Ce nouvel espace célèbre le bicentenaire du lancement du navire, survenu en juin 1826 dans le même chantier naval.
Parmi les pièces exposées, prêtées par le Royal Navy Museum, figurent un bol et une assiette, une chaussure ayant appartenu à un officier, une boucle de ceinture et un pot à onguent. « Nous avons dû acheter une vitrine hermétique pour contrôler l'humidité, car ces objets sont très fragiles. Pouvoir exposer une chaussure portée par un officier du HMS Erebus est incroyable », confie Tim Payne, administrateur du centre patrimonial.
Quatre descendants de membres d'équipage de l'Erebus, dont un parent de Sir John Franklin et un parent de David Young, assisteront à l'inauguration de l'exposition. L'un des contributeurs locaux a prêté la médaille de l'Arctique de son ancêtre, le mousse Young.
Un destin devenu légende
Le HMS Erebus, construit à l'origine comme bombardier, était un navire spécialisé à la coque renforcée, conçu pour résister au recul du tir de ses pièces lourdes. Sa disparition, puis celle de son épave restée introuvable jusqu'en 2014, en a fait l'une des énigmes les plus célèbres de l'histoire maritime. L'identification génétique des marins, combinée aux objets retrouvés, permet de rendre leur humanité à ces hommes longtemps réduits à la seule qualification de victimes d'une aventure polaire tragique.