En mai 2026, le collectif américain Monome souffle vingt bougies. Pour marquer cet anniversaire, ses membres ont publié une sélection annotée de leur album photo, un parcours semi-linéaire et semi-narratif qui mêle dates et lieux approximatifs. L’ensemble constitue moins une chronique exhaustive qu’un faisceau de récits où émergent des fils conducteurs : « approches, inclinations, absurdité, expérimentation, rêve et construction de mondes ».
Des débuts artisanaux
Les premières images témoignent d’une époque où tout était fait à la main. En octobre 2004, à Val Verde, l’un des rares prototypes câblés à la main voit le jour, assemblé à partir de composants de récupération, d’une fragilité « téméraire et déconseillée ». Un an plus tard, à Sun Valley, les membres du collectif découvrent une accumulation de vieux matériels, « des câbles et des arcs-en-ciel », une collection d’objets usagés dont ils ramènent quelques pièces chez eux. En août 2005, à Pasadena, leur premier circuit imprimé laisse entrevoir la promesse que les fils ne se détacheraient plus pendant un concert — le « spectacle de débogage de câbles » ayant été spectaculaire, mais peu viable à long terme.
Intégration totale de l’art et de la vie
La frontière entre travail, art et quotidien s’estompe rapidement. En décembre 2007, à Philadelphie, des photos montrent cette « intégration totale ». Quelques mois plus tôt, en mars 2006, l’équipe avait tenté de couler elle-même tous les boîtiers dans de la résine époxy sur une table de travail ; immédiatement après la prise de vue, la résine se renverse, provoquant un fou rire — et un changement d’avis. La légende veut que les premières centaines de grilles aient été réalisées au pochoir à pâte à souder, placées à la pince à épiler et cuites au four grille-pain. « Si c’était vrai, ce serait un modèle économique vraiment discutable », commentent-ils avec ironie.
De Philadelphie à Los Angeles, en passant par Delhi
Les pérégrinations géographiques sont nombreuses. En février 2006 à Pomona, une machine à percussion électronique faite d’une grille, d’un vieil ordinateur et d’un système de tapotement d’œufs illustre l’« art dans son habitat naturel ». En avril 2006, à San Mateo, une sorte de foire scientifique réunit une foule d’amis : « quelqu’un avait une idée, disparaissait une heure, puis revenait avec un instrument ou une expérience étrange qui, l’instant d’avant, semblait inimaginable ». En avril 2007, l’équipe est en direct sur la webradio Dublab avec Peter.
La menuiserie tient une place centrale. En octobre 2008 à Philadelphie, les boîtiers sont en noyer noir, récolté localement et débité par un ami. En février 2009, les pièces sont inspectées, poncées, huilées, poncées, huilées, puis garnies de caoutchouc, inspectées et ajustées. « Heureusement, il se faisait vraiment de la bonne musique à cette époque », notent-ils. L’odeur de l’huile de teck ou des gants en nitrile les transporte « avec un brin de nostalgie ».
Économie créative et résistance à la marque
En mars 2008, l’étape du marquage à chaud, souvent mal alignée, « traumatise littéralement » l’équipe. « Peut-être que c’est pour ça que nous ne mettons plus de texte sur rien aujourd’hui », ajoutent-ils. En juillet 2007, face à une demande précoce et à un marché de revente tendu, le collectif choisit une réponse originale : fabriquer un lot encore plus petit de grilles personnalisées (couleurs, capteurs d’inclinaison, boîtiers faits main) et reverser les bénéfices à une aide agricole. « Cette intervention créative a fonctionné de manière spectaculaire. »
Ateliers, permacomputing et résidences
Un atelier de permacomputing en mars 2007 à Los Angeles tente de « démystifier les ordinateurs » en construisant un additionneur à relais. « Nous avons fini par le faire fonctionner, mais tout cela aurait été beaucoup plus facile avec un énorme système d’exploitation connecté à un immense centre de données », plaisantent-ils. En mars 2008, un atelier à Los Angeles pousse l’ambition jusqu’à faire concevoir, graver, souder un circuit, mais aussi fabriquer du feutre à partir de laine non cardée, concocter des bains de teinture naturelle et assembler le tout en un objet sonore et doux.
En septembre 2012 à San Francisco, un prototype très précoce d’Aleph apparaît, accompagné du carnet d’Ezra. Le commentaire souligne que « deux personnes griffonnant simultanément au crayon sur la même feuille, c’est l’apogée de la collaboration technologique ». En août 2017, l’atelier a quitté le salon et la salle à manger pour s’accumuler dans une grange.
Voyages et hasards
Les déplacements constants sont résumés par une image prise en février 2016 dans les Monahans Sandhills : « de la ferme à la ville, au camping, au concert, à l’allée des amis, à la galerie, à la ville, à la résidence, à la famille, au camion, au parc d’État, à la ferme. » En octobre 2009 à Delhi, une photo montre une « stratégie de gestion des e-mails » : un ordinateur posé sur une table branlante, au milieu d’un atelier.
Un regard rétrospectif sans nostalgie
Le collectif revendique l’imperfection de l’archive : « aucun récit ne raconte toute l’histoire : les ordinateurs effacent des pans de l’histoire, les choses se passent en ligne, on oublie de capturer un moment parce qu’on était trop distrait, trop joyeux ou totalement paniqué. » Pourtant, ils affirment que de cette collection émerge une toile de fils conducteurs, « des clés pour comprendre comment nous sommes arrivés ici et peut-être où nous pourrions aller ».