La thèse centrale de Tyler Becker Goodspeed

Dans son ouvrage Recession: The Real Reasons Economies Shrink and What to Do About It, l'économiste Tyler Becker Goodspeed remet en cause l'idée largement répandue selon laquelle les récessions seraient le prix à payer pour des années de croissance excessive. À partir d'une analyse des données de production trimestrielle du Royaume-Uni et des États-Unis, Goodspeed soutient que les contractions économiques sont, dans la plupart des cas, le résultat d'événements imprévus – autrement dit, de la malchance – plutôt que l'aboutissement inévitable de déséquilibres accumulés.

L'exemple de la panique de 1873

Pour illustrer son propos, Goodspeed revisite l'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire financière américaine : la crise de 1873. Les récits traditionnels attribuent cette récession à la spéculation ferroviaire et à la faillite de la Northern Pacific Railroad. Mais l'économiste met en lumière un facteur bien différent : les invasions de criquets qui ont dévasté les Grandes Plaines entre 1873 et 1876. Un seul essaim de criquets couvrait alors une superficie plus vaste que la Californie, ruinant les régions mêmes que le chemin de fer devait ouvrir aux colons. Pour Goodspeed, cet épisode montre que les récessions ne sont pas des « leçons de morale » macroéconomiques, mais des chocs exogènes.

Des expansions qui ne vieillissent pas

Le cœur de la démonstration repose sur des séries longes de données. En prolongeant les statistiques américaines du National Bureau of Economic Research jusqu'en 1700, Goodspeed obtient une chronologie continue des cycles économiques pour les deux pays. Il vérifie alors si les expansions deviennent plus fragiles avec l'âge – comme le voudraient les théories de Friedrich Hayek ou de Joseph Schumpeter, selon lesquelles la croissance accumule des « malinvestissements » (investissements voués à l'échec) qui rendent la correction inévitable. Or, constate-t-il, la probabilité qu'une expansion se termine n'augmente pas avec sa durée. De même, l'intensité de l'investissement pendant la phase d'expansion n'est pas corrélée à la sévérité de la récession ultérieure, et les expansions longues ne sont pas suivies de récessions plus longues.

L'échec des indicateurs prédictifs

Cette imprévisibilité fondamentale explique pourquoi les outils de prévision sont si peu fiables. Goodspeed montre que des indicateurs comme l'inversion de la courbe des taux (lorsque les obligations d'État à long terme rapportent moins que celles à court terme) ou la règle de Sahm (qui signale une récession quand le taux de chômage monte nettement au-dessus de son plus bas récent pendant trois mois) sont sur-ajustés aux données américaines et ne fonctionnent pas pour le Royaume-Uni. Il en va de même pour la courbe de Phillips, qui montrait une forte corrélation entre chômage et inflation dans les données britanniques entre 1860 et 1960, mais qui s'est effondrée dès que les gouvernements ont tenté de l'utiliser pour piloter l'économie dans les années 1960.

Les récessions ne sont pas « correctrices »

Contrairement à ce que Schumpeter affirmait, les récessions ne jouent pas un rôle de « destruction créatrice » en réallouant les ressources. Goodspeed constate que les réallocations sont en réalité plus agressives pendant les expansions que pendant les contractions. En outre, les récessions sont rarement contagieuses : la plupart restent confinées à un seul pays, comme ce fut le cas pour le ralentissement américain de 2001, qui ne s'est pas propagé au Royaume-Uni.

Une invitation à repenser les politiques

Si la malchance – chocs climatiques, erreurs de politique ponctuelles, événements financiers idiosyncrasiques – est la cause principale des récessions, alors les tentatives de « pilotage fin » de l'économie par les gouvernements sont vouées à l'échec. Goodspeed ne prône pas l'inaction, mais il suggère que les décideurs devraient se concentrer sur la résilience et la flexibilité plutôt que sur la prévision d'un cycle qui, au fond, n'existe pas comme une fatalité mécanique. L'ouvrage, préfacé par l'historien Niall Ferguson, propose ainsi une relecture radicale de l'histoire économique contemporaine.